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Full text of "Blourdes d'Émile Zola"

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LE ROMAN RACONTÉ AUX GENS PRESSÉS 




I>'M1]VXILE1 ZOLA 

RACONTÉ PAR TOUCHATOUT 



t0*^t^^Ê^^Ên^m^^^^^^ 



PRIX : UN FRANC 




149me MILLE 

NOTA BENE. — Pouv ne pcis faire comme tout le monde, not(s 
numérotons nos éditions en redescendant, et en commen- 
çant par le 150'^' mille. 



A. TARIDE, LIBRAIRE-EDITEUR 

l8 ET 20, BOULEVARD SAINT-DENIS 

PARIS 




LE ROMAN RACONTÉ AUX GENS PRESSÉS 



OIJRDES 



D'EIVIILE ZOLA 

RACONTÉ PAR TOUCHATOUT 



PRIX : UN FRANC 




149^6 MILLE 
NOTA BENE. — Pouv 716 pas faire comme tout le monde, nous 
numérotons nos éditions en redescendant, et en commen- 
çant par le 150'^^ maille. 



m VENTE 



AUX BUREAUX DU TINTAMARRE 

24, RUE CHAUCHAT, 24 



LOURDES 

D'EMILE ZOLA, raconté par TOUCHATOUT 



PREMIÈRE JOURNEE 
I 

Le train, bondé de pèlerins et de mala- 
des suinteux, sort de la gare d'Orléans. 
Tous les voyageurs qui ne sont pas occu- 
pés à vomir dans le cou de leur voisin 
chantent r^t;e Maris Stella^ cai sœur Hya- 
cinthe, qui est de cette partie de campa- 
gne, est persuadée et persuade aux autres 
qu'il n'y a rien de souverain contre la tu- 
berculose et les aflections de la peau com- 
me de chanter VAve Mains Stella, même 
sur l'air de : A la Villette! . . . 

M. de Guersaint, un bon vivant très gai, 
qui emmène sa flUe Marie à Lourdes pour 
la guérir d'une ataxie, s'écrie : 

— Nous serons demain matin à Lourdes 
à trois heures quarante! Vous avez tous 
encore vingt-deux heures à écrémer vos 
vésicatoires !.,. 



-_ 4 — 

Tout ce monde-là tousse, crache, hurle, 
expectore à qui mieux mieux. On ne s'en- 
tend pas, mais on se sent!... De temps en 
temps, sœur Hyacinthe ouvre bien le car- 
reau d'une portière ; mais l'air fait grail- 
lonner ceux qui ne graillonnaient pas ; et 
alors, cela devient tellement insupportable, 
que sœur H^^acinthe est obligée de faire 
chanter encore un cantique, ce qui ne puri- 
fie l'air que d'une manière très imparfaite, 
cet air n'ayant rien de bon à gagner à 
ce que tous ces gens, qui puent horrible- 
ment de partout, ouvrent la bouche toute 
grande en faisant des efforts qui secouent 
leurs humeurs. 

Pendant que l'on vide les vases par la 
fenêtre des portières sans s'inquiéter s'il 
n'arrive pas justement sur le marche-pied 
un employé du train venant contrôler les 
billets, Pierre, un grand ecclésiastique 
triste, d'une trentaine d'années, considère 
ce tableau en retenant le mieux possible 
sa respiration. Il fixe surtout les yeux sur 
la petite Marie et remarque, en digne 
ministre d'un culte reconnu et payé par 
l'Etat républicain, qu'elle a des « cheveux 
de reine ». 

A Brétigny, vers six heures, tous les 
voyageurs du wagon ont à peu près fait 



- 5 - 

eonnaissance et se sont raconté leurs 
petites affaires, en échangeant fraternelle- 
ment des feuilles de lierre pour leurs 
cautères et en se prêtant leurs canuîes 
d'irrigateurs pour en faire des siphons 
improvisés leur permettant de boire dans 
le fond des bouteilles, qu'ils n'ont pas la 
force de soulever jusqu'à leurs lèvres. 

C'est d'abord une dame Vincent, veuve 
d'un doreur (très important que ce soit un 
doreur!), qui emmène sa fllle à Lourdes 
pour la guérir du carreau parce qu'un 
jour, étant entrée dans une église, où elle 
ne mettait jamais les pieds, elle a entendu 
une voix lui crier que la Vierge n'avait 
pas sa pareille pour guérir les jeunes filles 
du carreau ; et que ce même traitement 
tombait également à pique, quand il s'agis- 
sait de maladies de cœur. (Récit dont 
l'assistance parut très fl...a^tée.) 

Puis un monsieur Sabathier, ancien 
professeur de cinquième au lycée Gharle- 
magne (très important qu'il soit au lycée 
Charlemagne), atteint d'une ataxie. C'est 
la huitième année qu'il va à Lourdes sans 
obtenir aucun soulagement mais il est 
toujours convaincu que la Vierge finira 
par faire attention à lui. 

Puis la Grivotte, phtisique au troisième 



— 6 — 

degré, matelassière (très important qu'elle 
soit matelassière!,. Piqueuse de bottines, 
ça ne ferait pas si bien). 

Puis Mme Vêtu, souffrant d'un cancer à 
l'estomac et femme d'un petit horloger du 
quartier Mouffetard (très important que 
ce soit un horloger, surtout du quartier 
Mouffetard!...) 

Puis Elise Rouquet, atteinte d'un lupus 
qui lui a déjà dévoré une partie de la figure 
au poiîit qu'elle est obligée de manger par 
l'oreille, et dont tout ce qui lui reste de 
tête sue continuellement du pus et du 
sang. Elle n'a pas beaucoup d'appétit, 
mais encore plus pourtant que les gens 
qui mangeaient leur pain à côté d'elle. 

Puis enfin, cas plus particulier, une 
dame Maze, qui va à Lourdes, quoique 
se portant très bien, pour demander à la 
Vierge de guérir son mari, commis -voya- 
geur en bandages herniaires (très impor- 
tante, cette spécialité), qui est atteint d'une 
polissonnite si aiguë, qu'il ne peut descen- 
dre dans un hôtel de province, sans 
coucher avec toutes les bonnes. Mme Maze 
est convaincue que la Vierge s'occupe 
aussi de ces choses là, quoi ju'au premier 
abord cela ne paraisse pas positivement 
la spécialité d'une Vierge. 



— 7 — 

Et tout ce monde-là, tout le long du tra- 
jet, ne s'arrête de cracher et de suinter 
que pour entonner, sous la direction de 
sœur Hyacinthe, toujours de bonne hu- 
meur, des Angélus, des cantiques et des 
Parce Domine, pai^ce loopulo tuo. 

A un moment donné, un homme, auquel 
on n'avait pas fait attention jusque-là, se 
met à râler. Sœur Hj^acinthe pense aussi- 
tôt à faire jouer la sonnette d'alarme. On 
croit généralement qu'elle veut demander 
un médecin- Pas du tout!... Les visées de 
cette sainte femme sont bien plus hautes ; 
elle veut demander un prêtre. Et comme 
quelqu'un dit: « Si on lui faisait respirer 
un peu d'alcool camphré I... » elle répond 
d'un ton digne et inspiré, mais idiot : 
« Nonl... Récitons tous le troisième chape 
let des cinq mystères glorieux!. .. » 

II 

Maintenant, les vertes campagnes du 
Poitou défilent. Pierre en profite, afin de 
mettre au courant les lecteurs du roman, 
qui commençaient à avoir assez vu de vési- 
catoires coulants, pour repasser sa vie, 
en regardant d'un œil vague par la por^ 
tière, dont le carreau est criblé d'une buée 
jaunâtre provenant des crachements et de 



— 8 ~ 

l'évaporation de toutes les plaies des 
voyageurs. 

Il se rappelle que, dans son enfance, il 
avait un père, chimiste et libre-penseur, 
comme le docteur Pascal, mort depuis, 
et une mère, très croyante, comme la mère 
Bougon, — laquelle, profitant de ce que 
son mari n'était plus là, avait voulu res- 
pecter sa mémoire en faisant de son fils 
un curé. 

Il se souvient qu'il s'est laissé faire, 
mais sans grand enthousiasme, et a fini 
par se faire ordonner prêtre à vingt-six 
ans, quoiqu'il ne fût qu'imparfaitement 
convaincu de la \éracité du miracle de la 
multiplication des pains, à laquelle, néan- 
moins, il se chargeait de faire croire, pen- 
dant toute sa vie, les enfants au-dessous 
de douze ans qui lui seraient confiés. C'est 
beau, la vocation!... 

Il se rappelle également que ce qui Ta 
engagé à se faire prêtre plutôt qu'éb^miste, 
c'est qu'étant enfant, il avait pour voisine, 
à Neuilly, la petite Guersaint, pour qui il 
avait pincé un béguin de collégien ; et que 
la petite Guersaint ayant été atteinte, à 
l'époque de sa formation, d'une maladie 
qui avait compromis son sexe, il s"était 
dit : * Eh bien, moi aussi je vais me défaire 



- 9 — 

du mien, en prêtant le serinent de ne pas 
m'en servir. » 

Il lui revient en mémoire, — toujours 
pendant que le lupus d'EIise Rouquet coule 
dans le cou de Mme Vê'u, sur l'épaule 
de laquelle elle s'est endormie, et que M. 
Sabaihier fait caca sur les bottines de 
Mme Maze assoupie et rêvant que la Vierge 
ramène son libertin de mari à la chasteté 
en lui lisant tout haut V Imitation de Jésics- 
ChiHst, qu'elle dissimule daos un numéro 
de VEcho de Paris, lui laissant croire que 
ce sont des fantaisies suggestives de Pus- 
tule-Puantes, — il lui revient en mémoire, 
disions-nous, qu'à peine ordonné prêtre, 
sa première messe n'était pas achevée 
qu'il s'était senti Incapable de croire un 
seul mot des bêtises qu'il allait prêcher 
aux autres, et qu'une forte démangeaison 
lui avait pris d'écrire dans V Intransigeant 
des articles libres-penseurs, qu'il rêvait 
de signer : Un ratichon qui flanche. 

Mais il se souvient aussi que, malgré 
tout, il a pris l'héroïque résolution de res- 
ter prêtre, quoiqu'il ne crût pins à rien, 
et d'émarger tout de même au budget de 
cette garce de Républiqu3, en « faisant 
luire la divine illusion au-dessus des fou- 
les agenouillées. » {Sic.) Une voix d'en 

1. 



— 10 ~ 

haut lui criait bien que c'était stupide et 
un peu canaille ; mais une voix d'en bas 
lui criait que c'était roublard, lucratif et 
moins fatigant que de scier du bois pour 
trois Irancs par jour Et il avait écouté la 
voix d'en bas. L'honneur avant tout !... 

lii 

Le train s'était arrêté à Poitiers. L'in- 
connu qui avait râlé tout le temps, et à qui 
sœur Hyacint^, pour le soulager, n'avait 
trouvé rien de mieux que de faire chanter 
des cantiques en guise de rigolos dans le 
dos, semblait à toute extrémité. 

— Allez vite chercher un prêtre, com- 
manda sœur Hyacinte. 

— Si on allai! plutôt chercher un docteur, 
osa insinuer Pierre, qui décidément deve- 
nait ecclésiastique bien laïque. 

Sœur Hyacinte le regarda de travers, 
dim air qui voulait dire : En voilà un qui 
nous la fait aussi à « Vesprit nouveau », 
comme Spuller. 

Cependant, on convint que l'on irait cher- 
cher en même temps un prêtre et un mé- 
decin. Le médecin arriva le premier. Pas 
de veine! pensa sœur Hyacinte. Il déclara 
que le malade n'irait pas jusqu'au bout du 
voyage. 



— 11 — 

Sur le quai, pendant le brouhaha du 
déjeuner, l'abbé Pierre rencontra une 
certaine Mme Volmar, femme d'un mar- 
chand de diamants (très important que ce 
soit un marchand de diamants) de Paris. 
L'abbé Pierre fut surpris de voir, ornée de 
la croix rouge des dames hospitalières, 
cette dame Volmar, très capiteuse, et qu'il 
connaissait pour une farceuse donnant 
des rendez-vous à ses amants dans les 
égUses de Paris. 

— De quoi diable peut-elle bien aller de- 
mander à la vierge de Lourdes de la guérir? 
pensa-t-il. Deux mots de conversation 
qu'il eut avec la jolie brune lui apprirent 
que depuis trois ans celle-ci allait tout 
simplement à Lourdes pour y faire la noce. 

Enfin le père Massias, que l'on était allô 
chercher pour administrer le moribond 
inconnu, arriva. 11 était temps; déjà, on sif- 
flait pourle départ. Il fallait donc se dépê- 
cher Le père Massias bâcla la chose en 
deuxtemps trois mouvements. Il piquala 
bouche du malade avec sa petite aiguille 
d'argent trempée dans la fiole aux saintes 
huiles, baragouina un peu de latin, remit 
ses outils dans sa pocne et partit au mo- 
ment où le dernier signal du départ reten- 
tissait. 



— 12 — 

On n'avait pas entendu au juste ce qu'il 
avait dit pour recommander le moribond 
à la bienveillance de Saint Pierre. C'était 
quelque chose dans ce goût : Crétinum 
foutibus\... Embétare dérangéus pour 
sacrementum gratis!,,. Diablum empor- 
tare ces idiotas sans quibus!. . 

Dans le wagon, personne n'y avait rien 
compris; mais tout le monde avait répondu 
A??ie7il... et ça faisait le compte. 

Aussitôt le train en marche, sœur Hya- 
cinte s'était écriéa de sa voix claire et 
joyeuse:* Le Magnificat, mes enfants! » 

Nous demandons pardon à nos lecteurs 
d'avoir employé à peu près "260 lignes à leur 
narrer ces scènes pleines de pus et d'hu- 
meur, desquelles ils pourraient à la rigueur 
se passer pour manger leur pain; mais, 
comme circonstance atténuante, nous leur 
ferons seulement remarquer que, dans le 
roman que nous analysons le plus rapide- 
ment possible peur ne pas trop leur faire 
perdre leur temps, la description de ces 
scènes vésiculeuses ne compte pas moins 
de 2,800 lig-nes. 

Quand ce roman entrera dans la période 
d'action, — s'il en a une, — nous espérons 
aller plus \ite; mais tout le monde sait 
que, pour un auteur consciencieux qui vise 



— 13 - 

à l'Académie, dans un volume de600 pages, 
il n'y a rien de plus long à raconter que 
les passages dans lesquels il n'a rien à 
mettre. 

ÏV 

Comme le train partait, un employé 
poussa vivement dans le wagon aux hu- 
meurs froides une petite fillette de quatorze 
ans. C'était Sophie, la fille d'un cultivateur 
des environs de Poitiers, qui avait étô gué- 
rie par l'eau de Lourdes d'une carie des os 
compliquée de fistules qui suppuraient 
continuellement. Tous les voyageurs lui 
demandèrent de raconter son histoire. 
Elle nese fitpas prier ; habituée depuis déjà 
longtemps à cette petite mise en scène qui 
lui donnait de l'importance, elle monia 
sur une banquette et commeaça. 

— Voilà ce que c'est : mon pied était 
perdu; et il en coulait toutes sortes de 
choses, et les médecins n'y compre- 
naient rien. Alors, je suis allée tremper 
mon pied dans la piscine de Lourdes, et 
quand je l'ai sorti, il était comme un pied 
ordinaire,je n'en souffrais plus du tout (sic). 

Tous les voyageurs, émerveillés, deman- 
dé! enta Sophie de vouloir bien montrer 
son pied; elle se déchaussa et le montra 
avec une grande satisfaction. Effective- 



_ 14 ^ 

ment, on constata qu'il n'avait plus rien du 
tout qu'une grande cicatrice bien fermée et 
bien saine. 

L'abbé Pierre, lui, regardait tout ça d'un 
air pensif, craignant d'être la victime de 
quelque Goutlie Soulard, et se deman- 
dants! la petite Sophie n'était pas une pe- 
tite fille-sandwich payée pour faire de la 
réclame dans les compartiments de pèle- 
rins. 

Après cette représentation, sœur Hya- 
cinihe donna le signal, et tout le comparti- 
ment se mit à réciter les vêpres. 

Les malades étaient enlhousia.smés ; et 
chacun voulut raconter la sienne à pro - 
pos des miracles de Lourdes. C'était à qui 
trouverait la plus forte. 

— Moi, disait M. Sabathier.jai vu bien plus 
raide que le cas de Sophie !... Rudder, un 
ouvrier belge, avait eu la jambe cassée 
par la chute d'un arbre. Pendant huit ans, 
on n'avait pu réussir à la lui raccommoder. 
Il a bu im seul verre d'eau de Lourdes ; 
aussitôt, sa mauvaise jambe est tombée 
au fond de la piscine, et il lui en est repous- 
sée une neuve très bonne et très forte. 

— Et ce que vous ne savez pas, ajouta 
un malade qui avait écouté M. Sabathier, 
c'est qu'en lui remettant une jambe neuve, 



15 — 

la Vierge, qui n'avait pas fait attention 
que c'était la jambe gauche qui était à rem- 
placer, lui en avait remis une droite, sibien 
que ça le fai.«ait encore marcher tout de 
travers; et que, le lendemain, elle dut, dans 
un second bain, lui faire tomber cette jambe 
mal assortie et la remplacer par une gauche. 
M. Sabathier était un peu vexé d'avoir 
été pris en défaut ; mais il se contenta de 
dire: Ça ne m'étonne pas I... Et, pour pren- 
dre sa revanche, il continua : 

— C'est comme l'histoire de Louis Bon- 
nette, un carrier; vous ne la connaissez pas, 
l'histoire de Louis Bouriette ?... Eh bien... 
il avait eu l'œil droit emporté dans une 
explosion de mine. On craignait même 
pour l'œil gauche, il lava un jour son œil 
gauche avec de l'eau de Lourdes bien 
boueuse, et aussitôt il lui repoussa deux 
yeux de verre de la même couleur, avec 
lesquels il voyait très bien 

Les voyageurs étaient ébahis. Fier de 
son succès, M. Sabathier continua : 

— C'est comme celui de François Ma~ 
cary, le menuisier de Lavaur... Il avait un 
ulcère variqueux à la jambe gauche ; 
depuis dix-huit ans, ilne pouvait plus bou- 
ger. \]\\ soir, découragé, il prend une bou^ 
teille deau de Lourdes dans sa chambre, 



— lè- 
se frotte les deux jambes avec le liquide, et 
boit le reste de la bouteille. Une heure 
après il était soûl comme une bourrique, 
mais radicalement guéri II s'était trompé 
de bouteille et en avait pris une pleine 
d"absinthe !.. Mais, comme il avait la foi 
et l'avait bue pour de l'eau de Lourdes, ça 
avait fonctionné tout de même. 

Ce «lernier récit eut un succès merveil- 
leux. Sœur Hyacinthe éîait tellement embal- 
lée, qu'elle donna aussitôt le signal d'en- 
tonner un : Ut digni efficianiur promis- 
sionibus Christi, que tous les pèlerins 
chantèrent d'ailleurs si faux que le lupus 
d'EiiseRouquet cessa tout à coup de couler, 
tant il était épaté. 

Mais on ne pouvait tolérer que ce bavard 
de M. Sabathier tînt tout le temps le cra- 
choir. Chacun voulait y aller de son peUt 
monologue sensationnel. Ce fut Mme Maze 
qui prit la première la parole : 

— Moi, dit-elle, j'ai connnu la veuve 
Rizan qui était paralysée depuis vingt- 
quatre ans de tout le côté gauche. Un soir, 
le médecin annonça qu'elle ne passerait 
pas la nuit. Elle demanda de l'eau ('e 
Lourdes et se ht frotter tout le corps avec 
par sa fille. Au far et à mesure que sa fille 
la frottait, la mère guérissait, et c'était la 



- 17 - 

fille qui devenait paralysée. Alors, la mère 
se mit à frotter sa flUe à son tour pour la 
guérir, et pendant que la fille se remettait 
à danser le pas de la Goulue, li'était la 
mère qui ne pouvait plus bouger. Cela 
dura ainsi pendant trois ans, la fille frot- 
tant la mère les jours pairs, la remettant 
sur pied et renevenant elle-même impo- 
tente; la mère frictionnant la fille les jours 
impairs, la remettant en état de faire le 
saut périlleux sur son lit pendant qu'elle- 
même redevenait inerte comme un sac de 
pommes de terre. Un soir qu'elles gémis- 
saient toutes deux de cette intermittence, 
elles entendirent la voix de la Vierge qui 
leur criait par le tuyau du poêle : 

— Mais... andouillesl... frictionnez-vous 
toutes les deux en même temps!... 

Elles le firent, et, séance tenante, elles 
furent guéries toutes deux. La fille est au- 
jourd'hui danseuse aux Folies-Bergère, 
et la mère fait des exercices suj'prenants 
de trapèze au Nouveau-Cirque. 

Ce récit eut un succès prodigieux ; tous 
les voyageurs pleuraient d'attendrisse- 
ment, et le lupus d'Elise Rouquet, en plein 
enthousiasme, se mit à donner ses onze 
décilitres à la minute. 



— 18 - 

Mme Vincent prit à son tour la parole : 
— Moi aussi, dit-elle, je connais l'his- 
toire d'une paralytique, Lucie Druon ; ses 
membres s'étaient tordus en cerceaux, sa 
jambe droite, plus courte, avait fini par 
s'enrouler autour de la gauche comme 
un tire -bouchon, ce qui la gênait beaucoup 
pour faire le grand écart. Elle a fait sim- 
plement une neu vaine, et le neuvième jour, 
après avoir bu un seul verre d'eau de 
Lourdes, sa jambe gauche s'est tout à 
coup détortillée comme un ressort, et 
avec une telle violence qu'elle s'est rentor- 
tillée comme un copeau de rautr<3 côté. 
Alors, elle a dû boire un second verre 
d'eau, et sa jambe gauche se détortillant 
vivement, s'est de nouveau réentortillée 
dans l'autre sens autour de la jambe 
droite. A chaque verre d'eau qu'elle buvait, 
c'était le même jeu; impossible d'arrêter 
le détortillement juste à point, au moment 
où la jambe était devenue droite. Gela 
dura ainsi pendant quinze jours, la jambe 
gauche tantôt entortillée autour de lajambe 
droite, tantôt tortillée sur elle-même, dans 
le vide de l'autre côté. Quand elle était dans 
cette dernière position, on tirait dessus 
très fort pour la tendre et la ramener 
droite, mais alors elle avait deux mètres 



-io- 
de long. On lâchait, elle se féentortillait 
sur elle même, et For n'était pas plus 
avancé. Les médecins ni les anges n'y 
comprenaient rien ; quand un beau matin, 
au moment où Lucie Druon buvait dans 
son verre d'eau quotidien, elle entendit 
la Vierge lui dire d'une voix douce: 

— Dieu, que t'es serine!... Puisqu'un 
verre d'eau lui fait faire tout le temps deux 
tours à ta salope de jambe... n'en bois 
qu'un demi-verre, elle s'arrêtera à moitié 
chemin!. .. 

Lucie Druon fît C3 que la Vierge lui 
conseillait ; sa jambe gauche se détortilla 
juste à point et resta droite comme ^n L 
Seulement, elle avait toujours deux mètres 
de long ; il s'agissait d^. la raccourcir d'un 
mètre vingt cinq ou d'allonger la droite 
d'autant. 
La Vierge lui dit alors : 
— Trempe ta jambe dans la piscine !... 
Lucien Druon, qui était un peu buse, 
corpritque c'était sa jambe droite qu'il 
fallait tremper ; et aussitôt cette jambe 
allongea juste à la longueur de la gauche. 
Elle se porte aujourd'hui très bien et 
marche comme vous et moi. Ça la gêne 
un peu quand elle est assise, parce 
qu'alors ses genoux touv-hent au plafond, 



— 20 — 

et ses voisins d'omnibus sont obligés de 
se mettre debout pour les lui pincer; mais 
ils y songent assez rarement. 

Emue jusqu'aux larmes par ce récit, 
la grosse dondon de sœur Hyacintlie fit 
aussitôt entonner le Magnificat. 

Mme Vêtu ne voulut pas rester en 
arrière. 

— Moi, dit-elle, j'ai connu une Antoinette 
Thardivail dont l'estomac était dévoré 
comme par des chiens. Elle ne pouvait 
rien manger sans en rendre le double. 
Elle a eu l'idée de se faire laver le creux 
de l'estomac avec l'eau de Lourdes, et, 
depuis ce temps, elle a un tel appétit 
qu'elle se fait flanquer à la porte de tous 
les restaurants à prix fixe où le pain 
est à discrétion. 

— Si nous entonnions un Magnificat^.,.. 
dit alors sœur Hyacinthe... 

— J'allais le demander, dit jésuitiquement 
l'abbé Pierre, qui, visiblement, aurait 
donné la préférence à un amer Pic on. 

Élise Rouquet voulLitàson tour raconter 
l'histoire d'une Célestine Dubois qui s'était 
entrée une aiguille dans le pouce de la 
main gauche en faisant un savonnage. 
Pendant sept années l'aiguille s'était 
ntêtée à ne pas bouger de place. On 



~ 21 - 

avait fait des incisions pour essayer 
de la faire sortir à reculons en la tirant 
par la tête ; elle avait résisté à tous les 
efforts. On eut l'idée de plonger Célestine 
Dubois dans la piscine de Lourdes. Elle 
ny était pas entrée depuis une minute 
que l'on vit l'aiguille semettre à marcher 
dans là main, mais en avant. A chaque 
bain, l'aiguille reprenait sa course sous 
la peau, mais ne sortait jama s. Elle 
remontait tout le long du bras gauche 
jusqu'à répaule, redescendait le long du 
torse et des reins et se dirigeait vers le 
bas du dos. A ce moment, on avait un es- 
poir, pensant qu'elle allait profiter d'une 
issue poui' sortir; car, en la voyant faire 
péniblement un aussi long trajet, tout le 
monde s'était dit : 

— Quelle drôle d'idée de vouloir marcher 
comme ça la pointe en avant, quand il lui 
eût été si facile, alors qu'elle était dans le 
pouce de la main gauche^ de sortir tout de 
suite rien qu'en allant un peu à reculons l 

Mais enfin, on n'insistait pas trop dans 
ces réflexions impies, pensant que la 
Vierge devait avoir ses raisons pour faire 
marcher l'aiguille plutôt en avant qu'en 
arrière. 

Seulement, on eut une déconvenue 



99 



quand on vit que l'aiguille, arrivée au 
bas du dos, au lieu de sortir, comme 
cela paraissait tout indiqué, faisait un 
mouvement rapide en biais et reprenait 
sa course sous la peau, se dirigeait vers 
la cuisse, descendait le long de celle-ci, 
puis, longeant la jambe, s'en allait tout 
doucemeni jusqu'aux doigts du pied, 
remontait la jamb^j, puis remontait la 
cuisse, puis repassait par les reins, puis 
parcourait de nouveau le bas du dos, 
toujours en dédaignjint la sortie naturelle 
qu'un superbe pet de Célestine Dubois 
venait pourtant de lui indiquer, puis s'en 
allait redescendre dans Tautrejambe, puis 
en remontai , puis regrimpait le long des 
hanches jusqu'en haut de l'épaule opposée, 
etc., etc., et tout cela, toujours avec la pla- 
cidité d'un voyageur qui a pris un billet 
circulaire de 24 jours et qui ne veut rien 
perdr , s'arrêtant imperturbablement aus- 
sitôt que le corps de Célestine Dubois était 
sorti de la piscine 

On en était au vingt-troisième bain, et 
tout le monde se demandait où diable 
voulait en venir la sainte Vierge, quand, 
le vingt-quatrième jour, on eu* enfin le 
mot de l'énigme. 

L'aiguille, après avoir atteint le haut de 



- 23 — 

l'épaule droite, se mit à redescendre le 
long du bras droit, traversa le coude, le 
poignet, entra dans la paume de la main, 
et s'enfila droit dans le pouce, de l'air très 
assuré d'une aiguille qui connaît parfai- 
tement son chemin. 

Une iois dans le pouce droit, elle avança 
toujours et... avec le plus grand flegme, 
ressortit de la peau de ce pouce droit, 
exactement à la même place où elle était 
entrée sept aLS avant dans lepouce gauche. 
Le miracle é:ait opéré, Célestine Dubois 
était guérie!... 

L'effet de ce dernier récit sur tous les 
voyageurs du train blanc — ainsi dénommé 
àcause dupus qu'ilchari iait— fut immense. 
tqus s'exclamaient; et sœur Hyacinthe 
s'écria : 

— Oh !... mes enfants!... ça vaut b'en un 
Magnificat, hein?... Allons, ensemble... 
Une, deux! .. 

Le visage de la petite Marie Guersaint 
surtout était pénétré de joie. Le récit de 
tous ces miracles lui donnait confiance, 
et en serrant la main de Tabbé Pierre, elle 
lui répétait tout le temps : 

— Dieu, que c'est beau !... que c'est 
beaul... Croyez-vous que la Vierge se 
dérangera pour moi? 



— 24 — 

— Comment don c ! . . .mai s certa in ement ! . . . 
lui répondait Pierre. 

D'autant plus, ajoutait-il en lui-même 
avec un sourire de rédacteur du Père Pei- 
7iard, d'autant plus que ça ne la dérange 
pas, puisque c'est nous qui venons la trou- 
ver. 

Après cesrecits sensationnels, qui avaient 
fait fermenter les humeurs de tous les 
pèlerins et couler le lupus d'Elise Rouquet 
au point que l'on avait été obligé de bais- 
ser toutes les vitres du wagon, ce fut une 
avalanche de petits ricits plus courts, 
plus rapides, plus fiévreux, mais tous 
empreints de la même foi dévorante. C'était 
Aurélie Bruneau qui n'entendait plus aucun 
bruit, ayant eu le tympan brisé, et qui 
tout à coup, avec un seul demi-verre d'eau, 
ne perdait plus un soupir des romances 
du pétomane du Moulin-Rouge. C'était 
Louise Pourchet, muette depuis quarante- 
cinq ans, que Ton était maintenant obligé 
d'attacher chaque matin pendant sept 
heures, dans le fond de la piscine, porir 
qu'elle ne parlât que vingt-cinq heures 
par jour. Celait Marie Vachier, clouée 
depuis dix-sept ans dans son fauieuil par 
la paraplégie, et qui naturellement ne pou- 
vait depuis ce temps aller ni... où son nom 



- 25 - 

l'invitait, ni autre part, et qui, après un 
seul bain, ne pouvait plus rester cinq 
minutes- assise sans remuer les jambes 
comme si elle était à bicyclette. 

C'était Leonie Charton, une pauvre petite 
bossue dont tout à coup, après une seule 
immersion, le dos devenait aussi plat qu'un 
article de Saint-Genest. C'était Mme Ance- 
lin, riiydropique, qui, en un clin d'oeil, 
se dégonflait dans la piscine qu'elle faisait 
déborder et à même laquelle tous les pèle- 
rins présents étaient obligés de boire à 
grand coups pour éviter une inondation. 
C'était un jeune étranger, immensément 
riche, affligé d'une loupe au poignet, 
groi^se comme un œuf de poule, qui, dès 
le premier bain, voyait cette loupe tomber 
dans la piscine et en ressortir, une minute 
après, entourée d'une belle monture en 
écaille, et de laquelle il se sert depuis pour 
lire dans le Larousse. C'était enfin un jeune 
vélocipédiste en tournée, dont le pneu 
s'était crevé dans une descente, et qui le 
voyait se regonfler comme par enchan- 
tement, rien qu'en passant devant la 
grotte. 

Le train roulait toujours. C'est, d'ailleurs, 
ce qu'il avait ds mieux à faire. Il était six 
heures, et sœur Hyacinthe, de sa bonne 

2 



— 26 — 

voix fraîche de grosse dinde, commaade : 
V angélus, mes enfants 1... 

Jamais les prières ne furent plus ferven- 
tes et plus exaltées. Tous ces récits 
avaient monté les imaginations jusqu'à 
TextaS'i. Aucun des malades ne doutait 
plus de sa prochaine guérison. 

Pierre lui-même commençait à flancher 
comme libre-penseur. Il se disait : Qui 
sait ? Tout cela est peut-être possible après 
tout ? Et puis... on doit être si tranquille 
quand on est idiot l... 

Marie Guersaint ne îe quittait pas des 
yeux en répétant sans cesse : Oh!... 
Pierre! ... que c'est beau! que cest beau!... 
Et s 3 penchant vers lui, elle lui dit : 

— Pinn^e!... jai vu la Sainte Vierge tout 
à l'heure, et c'est votre guéri.^on que j'ai 
demau'lée et obteiiue. 

li n'en fallait pas davantage pour mettre 
sens dessus dessous l'état d'âme de ce 
tempérament d'élit'% qui flottait depuis 
la gare d'Orléans entre leNiDieu ni Maître 
de Blanqui et le Tout pour le denier de 
Saiyit Pierre de Monseigneur d'Hulst. Il 
penchait visiblement \ev6 Tidiotisme et 
ne doutait plus que si la Sainte Vierge 
voulait s'en mêler un peu, il ne tarderait 
guère à croire à l'efficacité de l'eau de 



— 27 — 

Lourdes prise en lavements pour la gué- 
rison de la calvitie, ainsi qu'à la pureté 
idôa'e du cacao Van Houten, obtenue par 
l'addiiion de 2,82 pour cent de potasse 
supplé nentaire. 

Le train quitta Bordeaux. Il était huit 
heures ; le jour missait. Marie demanda à 
sœur Hyacinthe d'autoriser Pierre à faire 
une lecture à hauto voix, pour distraire 
les voyageurs jusqu'à la tombée de la 
nuit. Elle avait justement sur elle un petit 
livre très intéressant \'V Histoire de Berna- 
dette... Sœur Hyacinthe consentit, après 
s'être assurée toutef ùs qu'il ne s'agissait 
pas d'une traduction de Bruant. 

Pierre commença la lecture de sa belle 
voix claire et pénétrante : 

— C'était à i-ourdes, le 11 février 185S. I! 
faisait froid chez le meunier Soubirous.Sa 
femme, Loui-e Sojbirous, dit à sa fi le : Va 
ramasser du oois sur le bord de la Gave. 
Marie Soutjirous partit avec sa sœur Ber- 
nadette et une petite voisine. Elles arrivè- 
rent toutes trois en face d'une grotte... 

Arrivé à ce point de sa lecture, l'abbé 
Pierre, qui connaissait l'histoire de Ber- 
nadette par cœur et trouvait que le petit 
livre la racontait d'une façon im peu hé- 
bété, continua son récit en improvisation. 



— 28 — 

— Pendant que les compagnes de Berna- 
dette ramassaient du bois, eUe regardait 
en l'air fixement, d'un air abruti, et vit 
ure grande lueur blanche sur la grotte. 
Elle tomba aussitôt à genoux, parce que 
la première chose que doive faire une fille 
intelligente qui voit une lue.ir blanche 
sur un rocher, au clair de la lune, c'est de 
tomber à genoux En revenant à la mai- 
son, elle dit à ses deux compagnes : 

— Vous n'avez pas vu cette lueur blan- 
che sur le rocher f 

Elles répondirent : Non ! . .. nous n'avons 
rien vu; mais elles ne tardèrent pas à se 
persuader que la lueur blanche y était 
bien, parce que la première chose que 
doivent faire deux petites grues à qui une 
troisième dit qu'elle voit sur un rocher 
une lueur blanche qu'elles n'y voient pas, 
c'est de croire qu'elles la voient aussi. Le 
lendemain, Berna dette retourna toute seule 
à la grotte, et dans la lueur blanche elle 
vit cette fois apparaître une belle dame à 
l'air très doux et très comme il faut, qui 
lui dit avec douceur : Faites- moi la grâce 
de venir ici pendant quinze jours !... 

Bernadette se tourna vers les gens qui 
l'accompagnaient et leur dit : 



— 29 — 

— L'avez-vous vue cette fois ?. . . L'avez- 
vous entendue me parler? 

Personne n'avait rien vu ni rien entendu ; 
mais tous répondirent comme cela se fait 
dans ces circonstances-là, parce qu'il est 
toujours cruel de se résoudre à paraître 
moins bête qu'un autre: Parfaitement!... 

Tous les soirs, Bernadette retournait à 
la grotte, et la belle dame lui disait quel- 
que chose de nouveau. Une fois c'était : 
Pénitence!... pénitence!... Le lendemain, 
c'était : Prie.^ pour les pécheurs !... Une 
autre fois : Alle^ boire à la fontaine et 
vous y laver !... Enfin, un soir elle lâcha le 
grand jeu et dit à Bernadette : Allez dire 
aux prêtres qu'il faut bâtir ici une cha- 
pelle ! .. Puis, quelques jours après, elle 
lui dit : Je suis V Immaculée Conception!... 
et elle ne reparut plus. 

Mais l'affaire était lancée. On ne parlait 
plus que de la grotte et de ses miracles ; 
et les souscriptions pour la construction 
de la chapelle abondaient de tous côtés. 

A cet endroit du récit de Pierre, sœur 
Hyacinthe donna le signal durepos, et tous 
les voyageurs du wagon se mirent à ron- 
fler par ordre, rêvant que si l'on avait 
demandé seulement la moitié de cet ar- 
gent-là pour construire le Métropolitain 



— 30 - 

ou le canal du tout à la mer, il y aurait eu 
beaucoup plus de tirage : ce qui prouve 
une fois de plus que, si largent ne fait pas 
le bonheur... de ceux qui en manquent, 
il ne rend pas plus malins ceux qui en 
ont. 
Enfin, on approchait de Lourdes. 

Fia de la première journée. 

(Nombre de lignes analysées : .'^,400. i 

DEUXIÈME JOURNÉE 
I 

L'horloge de la gare de Lourdes mar- 
quait 3 h. 20, et le train blanc était en re- 
tard. Deux hommes se promenaient sur le 
quai, attendant. L'un, le révérend père 
Fourcade, directeur du pèlerinage natio- 
nal; l'autre, le docteur Bonamy, médecin 
attaché au bureau de la constatation des 
miracles. Ts causaient : 

— Combien avez- vous eu de pèlerins 
l'année dernière? disait le révérend père. 

— Deux cent mille, répondait le docteur 
avec une pointe d'orgueil; mais, l'année du 
couronnement de la Vierge, nous étions 
montés à cinq cent nulle!... Un beau chiffre, 
mais c'est exceptionnel. Et puis, on avait 
fait beaucoup d? réclames; ça coûte!... 



31 



— Sans doute, reprenait le révérend 
père; mais c'est comme ça dans tout!... 
Voyez les grands magasins de nouveau - 
tés. .. Est-ce que vous croyez qu'ils feraient 
chaque année des millions d'affaires s'ils 
ne sacrifiaient pas quelques centaines de 
mille francs en publicité? Et puis, notre 
œuvre est bénie; nous avons encore réuni 
deux cent cinquante mille francs d'aumô- 
nes pour ce voyage... Dieu sera avec nous, 
comme il est avec tous ceux qui ont la forte 
somme!... Deus douillarduin\.., 

— Amen! .. répondit le docteur en se 
signant. 

Enfin des coups de sifflet stridents re- 
tentirent; c'était le train blanc qui entrait 
en gare. Il faisait encore nuit. Le déballage 
fat pénible; il fallait descendre doucement 
les impotents; c'était un désordre indes- 
criptible. 

Quand le wagon fut vide, les employés 
qui y montèrent pour voir si les voyageurs 
n'y avaient rien oublié, purent jouir d'un 
spectacle imposant. Les banquettes avaient 
des aspects de bois d'érable gris, toutes 
marbrées qu'elles étaient d'humeurs jau- 
nes et desséchées; le plancher était recou- 
vert de nombreux excréments que les 
voyageurs y avaient déposés pendant le 



- S-2 — 

voyage, et que, en descendant lourdement, 
ils avaient délayé dans une mare d'urine; 
des crachats blancs et épais voguaient sur 
ce lac; du rideau de la portière sur lequel 
Elise Rouquet avait appuyé sa joue pour 
s'endormir, pendaient en stalactites gra- 
cieuses les produits durcis de son lupus ; 
partout traînaient, flottaient ou voltigaient 
dans l'air, des flocons de coton ioduré 
humides et tout jaunis, des rigoUots cré- 
meux, des feuilles de lierre qui avaient 
glissé et s'étaient évadées toutes suinteu- 
ses de leurs vésicatoires. Et tout cela dans 
une atmosphère saturée de l'odeur des 
plaies béantes et surchauffées par un 
voyage de dix-huit heures, et des ulcères 
fermentes, et des gangrènes rongeantes, 
et des sueurs d'aisselles imprégnées de 
crasses anciennes. 

Surlequaide débarquement, le désor- 
dre était à son comble. Pierre voulait ab- 
solument emmener Marie; mais elle refu- 
sait de partir, son attention ayant été 
attirée par un homme d environ soixante 
ans qui se promenait, en boitant, devant 
les wagons d'un air maussade. Tout le 
monde l'appelait le Commandeur, parce 
qu'il était décoré et portait un ruban très 
large. C'était un ancien militaire à qui la 



— 33 — 

Compagnie du chemin de fer, par conâ- 
misération, avait confié depuis trois ans 
lasurveiilance des messageries; ensomme, 
pour ainsi dire rien à faire : une sinécure, 
une sorte de retraite. Il avait un tic bizarre, 
ce Commandeur : c'était, sous prétexte de 
surveillance des messageries, de venir se 
promener devant tous les trains de pèle- 
rins qui arrivaient à Lourdes, et de traiter 
d'idiots les malades qui venaient croyant 
guérir. 

—Comment!... c'est encore vous! criait-il 
à M. Sabathier qui descendait du train et 
qu'il reconnaissait pour l'avoir déjà vu 
plusieurs fois. Mais, sacrebleu! mourez 
donc tranquillement chez vous dans votre 
lit, au lieu de venir faire ici un tas de gri- 
maces !.. . 

Et à tous il tenait les mêmes discours. 
Ça semblait si drôle, ce vieux bonhomme 
qui paraissait être un peu de la boutique, 
et qui semblait prendre à tâche de ridicu- 
liser tous les boniments de samaison, que 
Ton aimait à se le figurer garçon de bureau 
dans les magasins du cacao Van Houten, 
et disant à tous les clients à qui il ouvrait 
la porte : 

— Comment!... vous venez acheter de 
cette drogue-là!... Vous ne savez donc pas 



— 34 — 

que le patron met dedans 2.82 pour cent de 
potasse supplémentaire pour le rendre 
picî^l... C'est idiot!... Prenez donc du cho- 
colat ordinaire n'importe cù. 
, Ce singulier personnage intriguait beau- 
coup la petite Marie Guersaint, qui pour- 
tant, malgré son innocence, faisait la re- 
marque quïl tombait là comme un cheveu 
sur la soupe et ne tenait pas du tout à 
Tac ion; mais tout de suite elle se remit en 
réfléchissant que, comme il n'y avait pas 
d'action dans le roman, ça ne faisait abso- 
lument rien que le personnage du vieux 
Commandeur y tînt ou n'y tînt pas. 

Peu à peu, cependant, le quai se dé- 
blayait; tous les malades étaient emportés, 
les uns dans des voitures, les autres sur 
des brancards à l'hôpital, où ils devaient 
passer la nuit; car on ne pouvait les 
mener à la fameuse grotte que le lende- 
main matin, les choses les plus bêtes étant 
celles qui demandent le plus à être faites 
au grand jour. 

II 

L'hôpital de Notre-Dame- des-Douleurs, 
où l'on conduisait les malades, éiait d'or- 
dinaire occupé par une centaine de vieil- 
lards infirmes et pauvres; mais, au mo- 



— 35 — 

ment de chaque pèlerinage, on les mettait 
autre part, n'importe où, et Fliôpital était 
loué aux pères de l'Assomption, qui y ins- 
tallaient cinq ou six cents malades, dont 
quelques-uns payaient mieux que les vieil- 
lards infirmes, qui ne payaient pas. La 
divine religion a de ces scrupules de 
comptabilité en partie double. 

L'installation des malades fut pénible, 
parce qu'il y avait au milieu de tout le per- 
sonnel de l'hôpital une demi-douzaine de 
grues du grand monde qui voulaient, par 
chic, se donner des airs d'infirmières et 
n'y entendaient riea, embrouillaient tout, 
retardaient tout, empêchaient tout, en fai- 
sant des embarras d'Auguste de Cirque. 

Il y avait, par exemple, la petite Ray- 
monde de Jonquière, qui s'était attachée au 
service du réfectoire, et qui distribuait 
comme une serine des omelettes au lard 
aux malades à qui on avait prescrit une 
tasse de thé léger. 

Puis la petite Mme Désagneaux, qui vou- 
lait faire la maligne en transportant des 
matelas plus gros qu'elle, et les laissait 
tomber en plein sur la figure des asthma- 
tiques à la recherche de leur respiration. 

Puis d'autres qui,eufaisantles hts, met- 
taient dedans les traversins en long les 



— m — 

pots de chambre sous Toreiller et les cou- 
vertures dans la table de nuit. 

Puis d'autres qui, pour empêcher les 
irrigateurs de fuir, en trempaient le bout 
de la canule dans la cire à cacheter bouil- 
lante. 

Pendant ce temps-là, cette grosse moule 
de sœur Hyacinthe, toujours avec son bon 
sourire d'écaillére, parcourait tous les 
groupes, réveillant les pauvres malades 
qui s'étaient assoupis et prenaient un peu 
de repos, pour leur faire chanter un Mag- 
nificat, parce que « c'était V heure ». 

Enfin, le moment du départ pour la 
grotte arriva. Tous les malades voulurent 
faire un bout de toilette pour paraître de- 
vant la Vierge, pen-ant qu'elle devait faire 
moins attention aux gens mal mis. Et l'on 
se mit en route en entonnant des Ave,., 
d'un faux à faire filer... du macaroni. 

Pierre tenait la tête du cortège, pous- 
sant Marie Guersaint dans une petite rou- 
lotte, Et tout le temps, Marie répétait : 
« O très Sainte Viergel... Biea-aimée 
Sainte Viergel... Reine puissante \.. . 
Reine des Vierges \... Sainte Vierge des 
Vierges !... » Et Pierre se disait : « Comme 
c'est beau la foi\... Qu'est-ce qu^ je pour- 
rais donc bien trouver^ à mon tourf... » 



— 37 - 

Et il cherchait dans ce que Marie n'avait 
pas encore dit : « Vierges des Saintes !... 
Vierge des Saintes Viei^gesl.., Vierges 
saintes des Vierges !. .. «Mais ça s'épuisait 
vite, et il finissait par bredouiller sans 
s'en apercevoir : « O Cierge des Vaintesl... 
O V ointes des saintes Cierges \... O Vierge 
des sainges !... », etc., etc. 

Alors Marie reprenait, de plus en plus 
en extase, mais à propos de rien (Ilien !.. 
la grande et sainte excuse des extases !) : 
— O Vierge clémente !..• O Vierge fidèle \... 
Vierge conçue sans péché ! — Elle allait bien 
Marie, pour une jeune fille innocente !... 

Quand ils furent arrivés à la grotte, 
Pierre se pencha vers Marie et lui de- 
manda si elle voulait qu'il la conduisît aux 
piscines. 

Mais Marie refusa, répondant qu'elle ne 
se sentait pas le cœur assez propre pour 
aller se laver les pieds avant onze heures. 
Elle voulait prier toute la matinée avant de 
tenter le miracle. 

Alors Pierre la laissa tranquille et se 
prosterna à son tour à côté d'elle. Il cher- 
cha à prier aussi ; mais il ne pouvait pas. 
Il voulait croire, il avait espéré toute la 
nuit que la croyance allait lui revenir 
comme au temps de sa jeunesse, où il go- 

3 



-- 38 - 

bait tout ce que sa mère lui enseignait, 
n'ayant pas la raison de le discater ; ei la 
foi ne venait toujours pas, au contraire. 
Plus il examinait autour de lui le décor de 
boutique truqué par les Saints Pères pour 
Tabrutissement des fidèles, plus il se ren- 
dait compte que tout cela était préparé, 
arrangé, ficelé, étalé, pour provoquer la 
clientèle comme une vitrine des magasins 
du Bon Marché, moins il réussissait à 
prier avec conviction. Et ca le mettait 
dans des états féroces, parce que, au fond, 
il avait une démangeaison de devenir tout 
à fait imbécile pour être plus tranquille ; 
et si la lionte ne l'eût retenu, parce qu'il y 
avait du monde autour de lui, il se fût 
trempé la tête dans la piscine en disant à 
la Sainte Vierge : 

— Vierge des Saintes î... Si vous saviez 
comme ça m'embête de vouloir croire et 
de ne pas pouvoir!... Rendez-moi donc, 
je vous en supplie, un peu idiot, afin que 
je puisse le devenir tout à fait !... 

Mais il n'osait pas, dans la crainte de 
paraître ridic le. 

Heureusement pour lui, une diversion 
se produisit : le père Fourcade parut dans 
la chaire, et, d'une voix pleine et grave, il 
commença à parler: 



— 39 - 

« — Mes cliers frères... mes chères 
sœurs... ~ dit-il; je vous demande pardon 
d'interrompre vos prières, mais il vient de 
me venir une idée sublime... une idée de 
génie... qui peut d'un seul coup écraser 
toute l'infâme presse anticléricale entre- 
tenue et patronnée par cette gadoue de 
R. F. — Dans le train blanc qui vous a 
amenés ici cette nuit, est morl un des 
pèlerins qui venait nous demander sa gué- 
rison !... Eh bien, mes chers frères. . . mes 
chères sœurs... Qu'est-ce qu'il dirait, 
Vlntrmisigeant^.... Qu'est-ce qu'il dirait, le 
Radical'!... Qu'est-ce qu'il dirait, le Père 
Peinard% Qu'est-ce qu'ils diraient tous, 
ces saligauds demain matin, s'ils rece- 
vaient chacun un télégramme ainsi conçu: 
Mort du train blanc plongé dans piscine 
de Lourdes; en arrivant s'est mis à danser 
le cancanX .. — Oui, mes chers frères... 
mes chères sœurs... voilà ce que nous 
allons faire; l'homme est là... j'ai fait ap- 
porter son corps... tout le monde peut 
s'assurer qu'il n'est nullement préparé... 
Ce soir, à quatre heures, pour que ujus 
ayons le temps de prier d'ici là, nous le 
tremperons dans la piscine... et la Vierge 
fera le reste 1... Priez^ mes chers frères... 
mes chères sœurs !... > Et lui-même, 



— 40 - 

éperdu d'émotion, reprit le rosaire, pen- 
dant que le père Massias éclatait en san- 
glots et que la foule,- transportée, exas- 
pérée d'amour, s'écriait en levant les bras 
et les yeux vers le ciel dans un mouve- 
ment d'extase idéale: Cest ça, par exem- 
Ijle, qui serait tapél... et ferait faire une 
gueule à Elisée Reclus !.. 

Quant à Pierre, que le discours auda- 
cieux du père Fourcade avait littérale^ 
ment abasourdi, partagé entre l'idée que 
le mort pourrait bien ressusciter à quatre 
heures et celle que le père Fourcade n'é- 
tait peut être qu'un effronté saltimbanque, 
il sortit de la grotte pour changer d'air. -- 
Il était temps, car celui qu'il avait com- 
mençait à devenir rudement melon. 

III 

Quand Pierre fut seul dans la campa- 
gne, il commença à essayer de rassembler 
un peu ses esprits. Il voulait croire, et ne 
pouvait y arriver. Avant d'entrer tout à 
l'heure dans la grotte, il s'était senti tout 
disposé à se laisser monter tous les ba- 
teaux imagmables parla Vierge; et à peine 
dans la boutique, toutes ces mises en scène 
l'avaient exaspéré, et il en était ressorti 
plus incrédule et plus furieux que jamais. 



— 41 — 

A ce moment, il fit dans le jardin la ren* 
contre du vieux docteur Cliassaigne, l'ami 
de son père, qui dans le temps l'avait aidé 
à devenir à peu près libre-penseur. Il se 
dit, en l'apercevant: « Voilà mon affaire !... 
il va me guérir de mon accès de gâ- 
iisw,e !... » 

Mais à peine avait-il échangé quelques 
mots avec le docleur, qu'il vit que ce n'é- 
tait pas cela du tout. Le docteur avait eu 
ïe malheur de perdre coup sur coup, en 
très peu de temps, sa femme et sa fille 
qu'il adorait, et, d'esprit positif qu'il avait 
toujours été, il était devenu, à la suite 
de ce chagrin, le plus ramolli des Lour- 
distes. 

— Gomment, docteur!... lui dit Pierre, 
étonné, comment, vous !... qui ne croyiez 
jadis qu'à la science, vous coupez dans 
le pont des miracles?... C'est démon^ 
tant!... 

— La science !... la science!... répondit 
le vieux savant avec amertume, c'est une 
coïonnerie ! .. Est-ce que je sais quelque 
chose ? est-ce que quelqu'un sait quelque 
chose ?... Ma femme est morte !... est-ce que je 
sais de quoi ? Ma fille est morte! . . est-ce que 
je sais de quoi?... Non!... pour moi, la 
science a fait faillite !.,. Je ne sais rien, je ne 



-42- 

veux rien savoir !. . . je ne suis qu'une bête et 
un pauvre homme l .., Tenez.., je n'ai plus 
qu'un remords : celui de n'avoir pas amené 
ici les deux chères créatures devant la Vierge, 
qui les aurait peut-être guéries /... » (Sic.) 
Pierre aurait pu lui réponire : 
— Mais, mon pauvre vieux, vous clîtas 
des bêtises!. .Où avez-vous pris que la 
science pouvait empêcher de mourir les 
gens?... Est-ce que la douleur, même et 
surtout la douleur aussi cruelle que celle 
que vous avez endurée, n'est justement 
pas faite pour agrandir les cœurs qu'elle 
atteint?... Est-ce que c'est dans l'idiotisme 
que les hommes trempés et armés comme 
vous l'étiez doivent chercher des consola- 
tions à leurs maux?... Est-ce que, au con- 
traire, leur fonction n'est pas de s'élever 
toujours d'aulant plus qu'ils sont frap- 
pés?.,. Est ce que la vérité, dont l'amour 
a été un culte pour un homme, cesse d'ê- 
tre la vérité pour lui le jour où il souf- 
fre?... Est-ce que la vérité ne lui a pas 
appris que la vie n'est qu'épreuves, et 
qu'à chacune de celles-ci son cœur et son 
cerveau doivent grandir.^... Est-ce que, 
puisque l'homme a besoin d'une foi, il n'y 
a pas assez de belles choses dans celles 
qu'il comprend, auxquelles il peut croire 



— 43 - 

et pour lesquelles il peut se passionner, 
sans aller se jeter comme une brute dans 
des imbécillités qui n'ont ni queue ni 
têle?... 

Pierre aurait pu répondre tout cela au 
docteur Chassaigne; mais, comme il était 
déjà lui-même, à vmgt-six ans, du bois 
dont on fait les gâteux de soixante, il se 
contenta de penser : 

— Ahl... si je souffrais assers pour faire 
taire aussi ma raison et rn' agenouiller 
là-bas et croire à toutes ces belles his- 
toire s \... 

L'homme qui fait ce vœu-là mu mardi 
soir est un crétin tout indiqué pour le 
mercredi matin; c'est ce qu'on appelle: 
V esprit nouveau. 

Le docteur Chassaigne, voyant à quel 
bon type il avait affaire, reprit : 

— Les miracles, mon enfant !... Les mi- 
racles vous paraissent impossibles !.., 
Qu'en savez- vous?... Tenez... venez me 
trouver tout à l'heure, à trois heures et 
demie ; je vous mènerai au bureau des 
constatations et je vous y montrerai des 
choses qui vous surprendront 

Pierre promit d'être au rendez-vous, 
sans même prendre la peine de penser 
que le bureau des constatations d'un ma- 



— 44 — 

gasin où l'on vend des miracles devait 
ressembler comme une goutte de suif à 
une autre goutte de suif à ces prospec- 
tus de marchands d'eau pour faire repous- 
ser les cheveux, qui sont bourrés d'attes- 
tations de gens qui, après avoir été chau- 
ves pendant vingt-cinq ans, en sont arri- 
vés au point d'être obligés de se faire 
épiler tous les trois jours, tant leur 
nouvelle chevelure les fait transpirer delà 
tête. 

Pierre revint à la grotte pour retrouver 
Marie Guersaint, qui priait avec ferveur 
et ne cessait de répéter : « O sainte des 
Vierges !... Vierge des Saintes !... Vierge 
sainte !... Sainte Vierge !... Vierge épa- 
tante !... » 

A onze heures, le cortège se remit en 
marche ; et, à deux heures, il revint vers 
la grotte. Encore une heure, et l'on allait 
enfin commencer la représentation. 

Quand les trois coups furent frappés, on 
vit un grand capucin long et maigre, arri- 
ver au milieu de l'assistance, se jeter vio- 
lemment par terre avec le bruit d'un sac 
de noisettes, en s'écriant : ^ Seigneur l... 
guérissez nos 7nala.ies !... » Il répéta ce cri 
dix fois, vingt fois, cent fois, avec une 
furie toujours croissante, et toute la foule 



— 45 - 

se mit à le hurler à son tour. Pierre de- 
meurait abasourdi de ce spectacle, mais il 
Reprenait toujours pas départi II hési- 
tait entre l'idée de le trouver sublime et 
celle de le trouver idiot. 

A ce moment se produisit un incident : 
Grivotte, la phtisique, hurlait parce que 
l'on refusait de la tremper dans l'eau 
froide, alors que la veille on en avait 
trempé d'autres plus poitrinaires qu'elle. 
Autant de confiance qu'ils eussent dans la 
Sainte Vierge, les Révérends Pères, gens 
pratiques, ne se souciaient pas beaucoup 
de faire une réclame à l'envers à leur éta- 
blissement en trempant dans leur piscine 
une moribonde qui pouvait y mourir du 
saisissement du froid ; mais la Grivotte 
criait que c'était une injustice et qu'elle 
voulait être trempée. On dut la calmer en 
lui promettant de consulter le directeur. 

Enfin, la petite fête commença. Comme 
lever de rideau, ce fut la petite fillette de 
Mme Vincent que l'on plongea évanouie 
dans l'eau glacée et qui en ressortit plus 
morte qu'avant. Les assistants n'en reve- 
naient pas '... — La malade non plus, du 
reste. — Comment !... pour le premier 
service qu'on lui demandait, la Vierge ne 
paraissait pas s'en aperce voir?... Enfin, on 

3. 



— 46 - 

se dit : Il est de si bonne heure ! elle est 
peut^être en train de se coiffer!... Et la 
foule se remit à se vautrer à terre en criant 
de nouveau : <^ Seigneur ! .. guérissez 7ios 
inolades 1... » pendant que le grand capu- 
cin sec, à l'état de copeau tordu, se roulait 
sur les dalles comme s'il avait avalé une 
douzaine de ressorts de sommiers élasti- 
ques en hurlant de son côté: «Seigneur l... 
guérissez nos 7nalades !... » 

A ce moment, tous les malades se ruè- 
rent sur les fontaines. Comme il n'y avait 
en tout que douze robinets qui coulaient 
tout doucement, l'opération était pénible. 
On avait été obligé d organiser des queues 
comme au théâtre des Menus-menus Plai- 
sirs ; seulement on s'y pressait beaucoup 
plus qu'à celle-ci; car tout le monde sait 
que, sur le boulevard de Strasbourg où 
est situé ce théâtre, la balustrade que l'on 
dresse le soir devant la porte, dans l'in- 
tention présomptueuse d'y encadrer la 
queue des spectateurs, n'y est guère utili- 
sée que par les piétons qui passent volon- 
tiers dedans pour ne pas être aussi bous- 
culés que sur le trottoir. 

Ces douze robinets étaient donc sans 
cesse assiégés par une cohue de malades 
qui venaient y boire ou y tremper leurs 



— 47 — 

plaies. Il y en avait quelques-uns qui 
avaient des tics étranges. « Pierre remar- 
qua un jeune homme qui h'uvait coup sur 
coup sept petits verres et se lavait ensuite 
sept fois les yeux sans s'essuyer. » Impos- 
sible de savoir s'il se soignait pour une 
gastrite ou pour un compère-loriot. D'au- 
tres tiraient au robinet une timbale d'eau, 
la portaient à la hauteur de leur bouche, 
puis, d'un mouvement rapide, en jetaient 
le contenu par dessus leur épaule, sans 
s'inquiéter s'il y avait quelqu'un derrière 
eux qui arrivait la bouche ouverte. On en 
voyait aussi qui venaient aux robinets 
remplir des irrigateurs et s'en allaient 
s'installer sur un banc pour les fumer 
comme des narghilés. Un homme d'un 
certain âge appelait particulièrement Tat- 
tention de Pierre : il pr-^.nait de l'eau dans 
le creux de sa main, se la jetait dans le 
cou, puis passait sa tête entre ses jambes 
pour boire cette eau à la régalade au fur 
et à mesure qu'elle descendait par les val- 
lées. 

A ce moment, un infirmier appela Pierre 
et le pria de venir lui donner un coup de 
main pour amener à la piscine M. Saba- 
thier, qui n'était pas d'un maniement fa- 
cile. 



- 48 - 

Peirre reconnut dans ce simple infirmier 
amateur un certain marquis de Salmon- 
Roquebert, un gentilhomme d'une quaran- 
taine d'années, excessivement riclie, qui 
cliaque année venait à Lourdes, pendant 
les trois jours de pèlerinage national, rem- 
plir pour son plaisir ce petit emploi. 

Quoique Pierre eût remarqué que ce 
marquis de Salmon-Roquebert avait, dans 
une figure longue tm grand nez chevale- 
resqiie (sic), il ne put se retenir de penser 
que ce dernier représentant d'ujie des plus 
anciennes et des j^lus illustres fa m lies de 
France aurait peut-être mieux fait —même 
en ayant un nez un peu court — d'employer 
les millions desquels il ne se servait pas, 
à faire du bien à ceux qui en avaient 
besoin, plutôt que de faire le grand serin... 
— chevaleresque si Ton veut — à venir 
tous les ans prendre la place d'un pauvre 
brancardier qui aurait pu gagner quatre 
francs par jour à ce métier-là, qu'il aurait 
fait mieux que lui, en descendant dans 
une eau sale des gens encore plus sales 
qui n'en ressortaient pas plus propres. 

Cependant, il donna au marquis le coup 
de main demandé, et à eux deux ils mi- 
rent péniblement M Sabathier dans la pe- 
tite marmite sainte dont l'écume ragoû- 



- Ï9 - 

tante flottait déjà à la ijurt'ace do cet enga- 
geant pot-au-feu. 

Pendant ce temps, l'aumônier de service 
et tous les assistants répétaient, en fai- 
sant d'horribles grimaces : « Seignew ! 
guérissez nos malades !... » 

Au bout de trois minutes d'immersion, 
on sortit M. Saba^iier de la piscine Encore 
cette fois, la Vierge des Vierges n'avait 
pas bougé : M. Sabathier était beaucoup 
plus malade qu'en entrant dans l'eau ; 
seulement, il avait plus froid. Le pauvre 
homme pleurait à chaudes larmes, en 
pensant que c'était la septième année qu'il 
venait prendre ce bain, et toujours sans 
résultat. — Il partit, convaincu néanmoins 
que cela serait certainement pour l'année 
suivante. 

Après M. Sabathier, ce fut le tour du pe- 
tit Gustave Vigneron qui venait pour se 
tremper. A peine avait-il commencé a se 
déshabiller, que le père Massias et le père 
Fourcade donnèrent l'ordre de suspendre 
les immersions. Quatre heures allaient 
sonner, et le programme de la matinée 
annonçait pour cette heure le numéro 
sensationnel de la résurrection de l'indi- 
vidu mort dans le wagon du train blanc ia 
nuit précédente. 



— 50 — 

Ce cadavre avait été amené !... Il était 
là !.,. et attendait, mais sans signes visi- 
bles d'impatience. On allait donc rire !... 

On voulut d'abord déshabiller le mort 
avant de le plonger dans l'eau, afin qu'il 
retrouvât ses vêtements secs pour s'en 
aller tranquillement chez lui en sortant; 
mais on reconnut vite que c'était là une 
opération impossible. Tout le monde sait 
combien on a déjà de peine, quand on est 
vivant, à passer les manches de sa redin- 
gote; à plus forte raison éprouve-t-on 
cette difficulté quand on est en pierre et 
que l'on est devenu incapable de s'écraser 
une puce dans le bas des reins. 

M. Berthaud, qui est de fort méchante 
humeur depuis que l'on avait décidé de 
tenter ce miracle, pressentant bien que, 
s'il ratait, cela produirait un effet déplo- 
rable sur les recettes des jours suivants, 
s'approcha vivement des gens qui es- 
sayaient de dépouiller le cadavre, et leur 
dit sèchement : La foule attend, on va finir 
par siffler !.. . dépêchez- vous !... Plongez-le 
tout habillé !. .. S'il ne ressuscite pas, ça 
lui sera bien égal d'avoir un peu d'humidité 
dans le dos ; s'il ressuscite, on priera le 
gendarme de planton de lui prêter un 



— 51 — 

instant son uniforme pendant que l'on fera 
sécher ses vêtements !... 

Le père Fourcade avait approuvé d'un 
signe de tête ce raisonnement pratique, et 
Ton avait passé des sangles sous le corps 
du mort, afin de le plonger dans l'eau. 

Alors on commença la descente, pen- 
dant que le pèi^e Massias braillait comme 
un marchand de résultats complets des 
queursesl... : « Seigneur \... soufflez sur 
luil... Seigneur \... rendezdui son âme 
pour qu'il vous glorifie !... » 

Et personne dans l'assistance ne pen- 
sait à répondre au père Massias : 

— Mais, vieux daim !... s'il fallait que le 
Seigneur, pour être glorifié, rendît leurs 
âmes à tous les gens qui sont morts, il n'y 
aurait plus aucune espèce de tranquillité 
pour les gendres qui ont perdu leur belle- 
mère!... 

D'un effort, les deux brancardiers sou- 
levèrent le cadavre à l'aide des sangles, le 
portèrent au-dessus de la baignoire et le 
descendirent dans l'eau lentement. Mais 
le mouvement était si maladroitement 
exécuté, que la tête, retombée en arrière, 
baignait sous l'eau alors que le corps et 
les jambes étaient encore dehors. Si le 
mort fût revenu à lui, il eût été dans l'im- 



— 52 — 

possibilité, sans se noyer, d'ouvrir la 
bouche pour dire: Garçon!.,, un bitter 
gomme et le Journal des Débats !... 

Pendant les trois minutes qu'on le 
trempa, les deux pères de l'Assomption et 
l'aumônier ne cessèrent de crier à s'en 
étrangler: 

— Seigneur !... regardez -le seulement, et 
il ressusciterai.. Seigneurl... qu'il se lève 
à votre voix pour convertir la terre\... Sei- 
gneur l... vous 7i' avez qu'un mot à dire pour 
que votre peuple voies acclamel... (Sic.) 

Ce mot, le Seigneur ne le dit pas ; mais 
Berthaud, décidément vexé de l'aventure 
et de plus en plus persuadé que les révé- 
rends Pères avaient fait une terrible gaffe 
en annonçant sur le programme la résur- 
rection d'un mort qui aurait pu être rem- 
placée avantageusement, et sans autant 
de risque pour le bon renom de l'établis- 
sement thermal, par une séance de péto- 
mane, criait à tue-tête aux brancardiers : 

— Mais retirez-le donc, N... d. D..I Le 
public va redemander l'argent !... 

On retira l'homme et on le déposa sur la 
civière. Il était toujours mort, naturelle- 
ment ; mais l'on constata qu'il navait pas 
lair de souffrir davantage. 

Le père Fourcade vit bien, à l'attitude 



— 53 — 

du public, que celui-ci n'était pas positive* 
ment satisfait ; et il jugea à propos défaire 
une petite annonce: 

— Mesdames et messieurs, dit-il, — 
« Mes chers frères et mes chères sœurs... 
Dieu n'a pas voulu nous le rendre. C'est 
que sans doute, dans son infinie bonté, il 
le garde parmi ses élus !... (Sic.) 

Et le public abruti répondit d'une seule 
voix : 
. — Oh!... oui... c'est bien sûr ça !... 

Alors de nouveau on amena les malades. 
Le petit Gustave Vigneron qui, à moitié 
déshabillé, avait été obligé d'attendre son 
tour, fut ploni^^é dans la baignoire. 

Pierre, que Tincident du ressuscité 
récalcitrant avait un peu défrisé, ne jugea 
pas à propos d'assister à cette nouvelle 
épreuve. Il sortit en se disant: Ça va être 
tout le temps la même balançoire!... et il 
alla au-devant de Marie Guersaint qui 
lattendaif. 

Celle-ci, impatientée de ne pas le voir 
venir la chercher, s'était fait conduire en 
chariot, et quand elle le rencontra sortant 
de la grotte, elle lui dit d'un ton un peu 
pointu, ~ c'était la première fois qu'il ar- 
rivait à cette douce personne de lui parler 
ainsi : 



— Eh bien, mon cher, quand j'aurai 
envie de vomir, ce n'est pas vous que j'en- 
verrai chercher une cuvette !.. . 

Il ne trouva rien à réjDondre et tomba à 
genoux pour prier, pendant que l'on allait 
baigner Marie. 11 ne doutait pas de sa 
guérison ; tout ce qu'il venait de voir ne 
suffisait pas à le décourager de croire aux 
miracles, parce qu'il s'agissait cette fois 
d'une chose qui Tintéressait personnelle ■ 
ment. 

C'est d'ailleurs un signe particulier delà 
confiance que l'on a dans ce genre d'opé- 
rations. Les miracles qui sont tentés en 
faveur des autres ne vous occupent que 
jusqu'à un certain point, et l'on admet 
assez volontiers qu'ils ratent ; mais 
lorsque c'est votre satisfaction qui dépend 
d'eux, on n'accepte guère qu'ils ne réus- 
sissent pas. De là rétat d'âme de l'abbé 
Pierre. 

Au bout d'un quart d'heure, Marie re- 
parut dans son chariot. Elle était plus 
pâle et plus défaite que jamais. Encore 
une fois la Vierge des Saintes ! la Sainte 
des Vierges!... la Vierge des Vierges!... 
avait fait relâche. Pierre, découragé, fut 
sur le point de la considérer comme une 
grue; mais il se retint, espérant encore... 



— 55 — 

il ne savait quoi; ce qui fait justement, 
dans ces cas-là, le charme des choses que 
l'on espère. 

Marie Guersaint avait Tair aussi d'assez 
mauvaise humeur, et elle éloigna Pierre 
d'un geste presque dur, pour rester seule, 
les yeux fixés sur la Vierge de marbre, à 
laquelle elle semblait se préparer à de- 
mander de vertes explications. 

Pierre s'éloigna assez penaud, se sou- 
venant d'ailleurs qu'il avait rendez-vous à 
trois heures et demie avec le bon docteur 
Chassaigne au bureau des constatations, 
où celui-ci avait promis de lui montrer 
quelques vessies et de les lui faire prendre 
pour autant de lanternes. 

Il se dirigea donc vers ce bureau, très 
bien disposé à croire comme un pieu à 
tous les miracles, que des gens qu'il ne 
connaissait pas lui affirmeraient avoir 
vus, pour se consoler d'avoir vu faire 
long feu à tous ceux que l'on venait de lui 
promettre de lui faire voir. 

IV 

Le docteur Chassaigne attendait Pierre 
devant le bureau des constatations. Une 
foule compacte encombrait l'entrée, guet- 
tant et questionnant les malades qui arri- 



— 56 — 

\'aient et qui sortaient, et les acclamant 
lorsque la nouvelle d'un miracle se répan- 
dait. 

Un aveugle de la veille prétendait, en 
fixant ses yeux sur Thorizon, qu'il aper- 
cevait très distinctement la tour Eiffel. Un 
paralytique, que l'on avait trempé le mat'n, 
se faisait un chemin à travers la foule à 
grands coups de pied et à grands coups 
de poing. 

Il y avait quelquefois des erreurs qui 
venaient jeter un froid ! . . . 

A un moment donné, deux malades, fraî- 
chement guéris , sortaient bras dessus 
bras dessous du bureau des constata- 
tions. Le premier parlait avec affectation 
à très haute voix, et le second se mouchait 
avec ostentation sur sa manche. Pais, tout 
à coup, ils s'apercevaient qu'ils se trom- 
paient tous les deux et se fichaient des 
sottises. 

— Es-tu assez bête I. . . disait le second 
au premier, tu vas débiner le truc 1 . . . Tu 
sais bien que c'est pas toi qui faisais le 
muet hier, c'est moi !... Ne gueule donc 
pas si fort!. . . 

— Eh bien, et toi, espèce d'andouille !. . . 
répondait le premier, pourquoi que tu te 
mouches sur ta manche pour monter le 



— 57 - 

coup au public, puisque c'était moi, hier, 
qui faisais celui qu'avait plus de bras !. . . 

— Tiens... c'est vrai... c'est toi qui 
m'as fait tromper ! . . . 

Et alors ils reprenaient chacun leur vrai 
rôle : celui qui braillait tout à l'heure, se 
mouchant sur sa manche, et celui qui se 
mouchait deux minutes avant sur sa man- 
che se mettant à parler comme une pie 
borgne. 

L'entrée du bureau des constatations 
était sévèrement gardée par deux hospi- 
taliers ; mais, comme le docteur Ghassai- 
gne était connu pour un habitué et un bon 
gobeur, on le laissa entrer avec Pierre. 

Le docteur Bonamy, qui faisait la con- 
férence, les reçut avec amabilité et les fit 
asseoir. 

On s'occupait à ce moment d'une sourde, 
une paysanne d'une vingtaine d'années. 
Pierre commença par jeter un coup d'œil 
sur les gens qui composaient la réunion. 
Il y avait beaucoup de curieux, quelques 
témoins, et plusieurs médecins venus d'un 
peu partout, se regardant tous en dessous 
comme s'ils se prenaient réciproquement 
pour des compères. 

Le docteur Bonamy, lui, affectait un 
grand sans-gêne et posait visiblement. Il 



— 58 - 

savait qu'il y avait ce jour-là dans la salle 
un des rédacteurs d'un journal influent de 
Paris, et il soignait la représentation, di- 
sant à tout propos du ton effronté des ras- 
tas qui répètent tout le temps : Je suis un 
honnête homme : 

— Nous ne demandons que la lu - 
miêre !. . nous ne cessons de provoquer 
Vexamen des hommes de bonnevolontél.., 
(Sic.) 

Puis, pour donner aux assistants une 
preuve de sa probité austère, le docteur 
Bonamy rudoya un peu la sourde qui était 
venue pour faire constater sa guérison. 

Le fait est qu'elle ne paraissait pas posi- 
tivement guérie, cette sourde de bonne 
volonté, si l'on en juge par la façon dont 
elle répondait à l'interrogatoire du doc - 
leur. 

— Alors, lui disait celui-ci, vous dites 
que maintenant vous entendez? 

— En tandem!... répondit-elle; non, 
monsieur, je suis venue à pied. 

— Et combien de fois vous êtes-vous 
baignée? 

— Combien de fois j'ai mangé des bei- 
gnets ? Mais jamais depuis que je suis ici, 
monsieur. 

Alors, le docteur Bonamy donna order 



- 59 - 

à un garçon de bureau de fermer très fort 
une porte qui se trouvait derrière la 
sourde. Cela fit un bruit très sec. Et il de- 
manda vivement à celle-ci en la regardant 
fixement d'un œil sévère: 

— Avez- vous entendu quelque chose? 

— Oui, monsieur, répondit-elle en rou- 
gissant beaucoup, mais je vous jure que 
ce n'est pas moi. 

Le docteur la reconduisit assez rude- 
ment, en lui disant de continuer ses bains; 
et, revenant vers l'auditoire en souriant, 
il dit: 

— Vous voyez , messieurs , que nous 
n'apportons aucune complaisance dans 
nos constatations ; l'honneur avant tout. 

Puis il se remit à expliquer aux person- 
nes présentes comment on opérait au bu- 
reau des constatations. Quand le malade 
arrivait, on lui ouvrait un dossier avec le 
certificat du médecin qu'il produisait ; 
puis, quand il était guéri, on se reportait 
à ce dossier et l'on y consignait la guéri- 
scn; c'était simple comme bonjour. 

Pierre, dans son coin, avait des doutes; 
mais il ne disait rien, sa soulane le rete- 
nait. Il pensait à part lui que les constata- 
tions menées manquaient un peu de con- 
trôle et n offraient peut-être pas des garan- 



— so- 
ties suffisantes, le médecin qui avait donné 
le certificat pouvant être un âne ou un 
compère. 

Heureusement, le journaliste influent 
qui assistait à la séance put, lui, se per- 
mettre quelques observations et dire par 
exemple, au docteur Bonamy, que cote 
manière un peu simplette d'opérer pou- 
vait donner lieu à de nombreuses erreurs, 
et qu'il serait plus régulier qu'une com- 
mission de médecins examinât les mala- 
des à leur arrivée et pût constater les 
guérisons qui se produisaient. 

Le docteur Bonamy, embêté, bafouilla 
beaucoup, répondant que de cette façon 
on n'en finirait pas, que c'était impratica- 
ble, donnant à entendre au journaliste in- 
fluent que les miracles devaient se traiter 
en tas si l'on voulait qu'il ne fût pas pos- 
sible au public de distinguer les vrais des 
faux. 

Devant ces loyales explications qui po- 
saient pour ainsi dire la question de cabi- 
net, les assistants se taisaient pour ne pas 
se donne:* la peine de discuter: quelques- 
uns remettaient doucement leur chapeau et 
s'en allaient; et le docteur Bonamy, prenant 
cela pour un vote de confiance, retrouvait 
son aplomb et faisait de plus en plus lemalin. 



— 61 — 

Le journaliste influent, décidément un 
peu crampon, lui ayant demandé, en sou- 
riant d'un petit air canaille, s'il était seul 
pour toute cette besogne, le docteur Bo- 
namy fut obligé de vendre un peu la mè- 
che et de lui répondre, en lui désignant un 
gros homme à 1 air très idiot et très entêté 
qui se tenait à côté de lui : 

— J'ai Rabouin que voici qui m'aide à 
mettre un peu d'ordre dans les dossiers. 

Raboin était une mauvaise brute de 
croyant exaspéré qui ne permettait pas 
que l'on touchât aux miracles. Il en eût 
plutôt inventé, s'il eût été capable d'inven- 
ter quelque chose. 

Un jour, un aveugle qui était venu à 
Lourdes, et qu il avait rencontré près la 
grotte, lui avait dit. 

— Ahl. . . monsieur!. . . je vois bien — 
Et Raboin, sans vouloir entendre le ma^ 

lade qui continuait: «gz^e Je ne guérirai 
jamais», était rentré à son bureau, avait 
sorti le dossier de l'aveugle et y avait 
ajouté : 

« Quatre jours après son arrivée, le ma- 
lade nous a déclaré qu'il voyait bien. » 

Au moment où le docteur Bonamy pré- 
sentaif Raboin au journaliste influent, Ra- 
boin était dans un état de violente colère, 

4 



— 62 - 

à cause de toutes les questions soupçon- 
neuses que ce putliciste de quatre sous 
s'était permis de poser au docteur. Ce fut 
à peine s'il fut poli, et le docteur Bonamy 
put le calmer en lui disant hypocritement 
que '^toutes les opinions sincères avaient 
le droit de se 'produire ». 

Alors le défilé des malades qui venaient 
se faire inscrire commeguéris commença. 

Le docteur Bonamy éiait un peu ner- 
veux. Il sentait qu'il avait là le journaliste 
influent qui l'observait de près et ne pa- 
raissait pas très disposé à se laisser jo- 
barder, et il aurait bien voulu pouvoir 
lui offrir un cas sensationnel comme, par 
exemple, un malade à qui la Vierge des 
Vierges aurait, après une seule immer- 
mersion, remplacé par une jambe natu- 
reUe très saine, une jambe de bois cou- 
verte de varices. 

Il donna ordre que l'on fît apporter les 
malades. 

Vint d'abord un liDmme dont un eczéma 
couvrait le torse tout entier. Le docteur 
lui fît enlever sa chemise; un nuage de 
farine grise tomba de son corps sur le 
plancher. On fut obligé d'enlever le ma- 
lade e.i le preaant par dessous les bras; 
il était enfoui dans le tas de sciure jusqu'au 



— 63 - 

milieu des cuisses. On mit tout ça de côlé 
pour le revendre aux estaminets de la lo- 
calité, dans lesquels les fumeurs cra- 
chaient beaucoup. 

Le docteur Bonamy comprit que ce 
n'était pas encore ce cas-là qui tarirait le 
sourire moqueur errant sur les lèvres du 
journaliste influent; il n'insista pas et lit 
rhabiller l'homme, en faisant toutefois 
observer à l'auditoire qu'il y avait progrès 
et que, Tannée précédente, le tas de sable 
qui était tombé du corps de ce même ma- 
lade l'avait enfoui jusque par- dessus la 
tbte et qu'il avait faltu trois journées de 
terrassier pour le déblayer. 

Vint ensuite une comtesse d'une mai- 
greur etïrayante. Elle raconta que, guérie 
une première fois par la Vierge d'une tu- 
berculose sept années auparavant, elle 
avait eu depuis quatre enfants, et était en- 
suite redevenue phtisique; mais, déjà sou- 
lagée par son premier bain, elle se propo- 
sait bien de prier son mari de lui faire en- 
core quatre enfants, parce qu'en somme 
il fallait bien aider un peu la Vierge des 
Vierges. Le docteur Bonamy sourit, le 
journaliste influent aussi, tous deux d'un 
air qui signifiait que si le mari de la com- 
tesse avait besoin d'un coup de main, ils... 



— 64 - 

etc., etc.; mais ce n'était pas encore ça. 
Une femme atteinte d'aphonie nerveuse 
depuis des mois, se présenta. Elle parlait 
maintenant avec la volubilité d\iQ phono- 
graphe dont on tournerait la manivelle à 
raison de six mille tours à la seconde; 
c'était étourdissant. Le docteur Bonamy 
était assez content; mais, pour faire le mo- 
deste, il déclara gravement qu'il n'accep- 
tait pas encore ce cas comme un miraclC;, 
attendu qu'au bureau des constatations, 
où tout se passait avec une honnêteté 
exemplaire, on n'acceptait jamais les cas 
des affections nerveuses... qui pouvaient 
être douteux. 

— Cependant, ajouta-t-il, je me permet- 
trai de vous faire remarquer que cette 
femme a été soignée pendant six mois à 
la Salpêtrière, et que ce n'est que depuis 
qu'elle vient ici qu'elle a senti sa langue 
se délier. 

Enfin, une petite fillette venait d'entrer 
dans le bureau, très souriante et l'air très 
futé. 

— Ah!... s'écria joyeusement le docteur 
Bonamy, voici notre pe ite amie Sophie !. . 
Une guérison renarqaable, Messieurs!. .. 
qui s'est produite il y a un an à pareille 
époque et dont je vous demande la par- 



— G5 — 

mission de vous montrer les résulta' s. 

Pierre avait tout de suite reconnu la 
petite Sophie Couteau, qui, dans le train 
blanc qui l'avait amenée, avait émerveille 
les voyageurs en leur racontant comment 
elle avait été guérie, à la suite d'une sim- 
ple immersion d'une affreuse tumeur suin- 
tante au pied. 

. — Racontez votre affaire à ces mes- 
sieurs, dit à Sophie le docteur Bonamy, 
qui, cette fois, tenait son cas sensation- 
nel pour épater le journaliste influent, 
lequel continuait à cligner de Toeil d'un 
air narquois. 

La petite Fanfan Benoiton, qui avait sa 
leçon très bien faite, recommença son mo- 
nologue du wagon avec démonstrations 
à l'appui; elle se déchaussa, montra son 
pied guéri avec la petite cicat' ice, et eut un 
succès fou. 

Un spectateur se hasarda timidement à 
demander pourquoi la Vierge des Saintes 
avait laissé celte cicatrice plutôi que de 
refaire à la petite Sophie un pied tout neur, 
ce qui ne lui aurait pas coûté davantage. 
Mais le docteur Bonamy répondit victo- 
rieusement que la Sainte Vierge des Vier- 
ges avait sans doute voulu qu'il en fût 
ainsi et qu'il existât une preuve au miracle, 

4. 



- 66 — 

afin que ce miracle ne fût pas contesté. 

Le spectateur grincheux eût pu répli- 
quer à cela que la raison n'était pas fa- 
meuse, attendu que la Vierge des Vierges, 
à ce compte-là, devrait également, quand 
elle remp açait à un malade une jambe 
pourrie par une jambe neuve, laisser pen- 
dre à côté de celle-ci la jambe pourrie 
pour que Ton vît bien qu'elle en avait mis 
une autre à la place; mais, pour ne pas 
faire d'histoires, il s'abstint. 

Cependant le journaliste influent ne se 
montrait pas convaincu. 

~ Mon dieu!... dit-il en souriant d'un 
air un peu rosse, le cas de Mademoiselle 
est assez curieux sans doute; mais enfin, 
je la vois guérie aujourdhui, et je ne l'ai 
nas vue malade il y a un an ; et j avoue 
que mon état d àme serait meilleur si vous 
me montriez tout simplement^ par exem- 
nle un monsieur ou une dame à qui nous 
'"ouperions ici, devant tout le monde, le 
pouce de la main gauche, se le faire re- 
pousser séance tenante en allant baigner 
3a main dans la piscine. 

Et il revint sur son projet de f tire bien 
officiellement constater par une commis- 
sion spéciale l'état des malades qui arri 
voient à Lourdes, et de faire constater en- 



— 67 — 

suite leur guérison de la même façon à 
l'abri de toute équivoque. 

Le docteur Bonamy n'en menait pas 
large et bredouillait déplus en plus, trou- 
vant que la presse parisienne devrait bien 
se mêler de ce qui la regarde et insérer au 
prix de ses tarifs, et sans se montrer si 
bégueule, les réclames qu'on lui adres- 
sait. 

Il fut un peu tiré d'embarras par l'arri- 
vée d'une nouvelle malade, Elise Rouquet, 
la demoiselle au lupus qui avait peint, la 
nuit précédente, tout le wagon du train 
blanc en jaune, et qui venait faire consta- 
ter que son lupus, après un seul bain, 
commençait à sécher et à pâlir. Mais le 
journaliste influent répondit à cela que 
cette particularité n'offrait vraiment rien 
de bien miraculeux, puisque, de même 
qu'il y avait certaines eaux qui avaient la 
propriété de purger, et mêtp.e l'eau de cui- 
vre qui avait celle de nettoyer les casse- 
roles, il pouvait très bien se faire qu'il y 
eût dans l'eau de Lourdes, sans même 
que la Vierge des Vierges s'en doutât le 
moins du monde, quelque produit chimi- 
que favorable au dessèchement et au drai- 
nage des lupus d'un rendement riche. 

Ce fut alors que le docteur Chassaigne, 



^ 68 - 

qui avait amené avec lai Tabbé Pierre et 
ne voulait pas le remmener bredouille, 
intervint avec véhémence. 

— Ce sont des querelles d'Allemand que 
vous cherchez là, Monsieur le journaliste 
influent, dit-il. La foi qui guérit peut par- 
faitement guérir les plaiesl... Non,7ionl.,. 
la science est vainel... C'est la mer de Vin- 
certitude !... [Sic.) 

— Sapristi! se dit en lui-même le jour- 
naliste influent, voilà un vieax monsieur 
qui a le parler un peu gras. 

Mais, poliment, par respect pour l'âge et 
le gâtisme apparent de son interlocuteur, 
il lui répondit avec douceur : 

— Vous avez raison, Monsieur .. L'm- 
certitude, c'est bien ce que vous dites. 

— Mais qu'est-ce que j'ai dit de l'incer- 
titude? répondit le docteur Chassaigne 
ébahi. 

— Mon dieu, Monsieu»', répondit le jour- 
naliste influent un peu embarrassé, ce que 
vous avez dit de Tincertiiude, je ne me 
permettrai pas de le répéter, parce qu'il y 
a des dames; mais je vous affirme de nou- 
veau que nous sommes tout à fait d'accord 
sur ce point, et que l'incertitude, c'est 
bien de la... enfin ce que vous disiez si 
bien tout à l'heure. 



- 69 — 

Tout le monde se tordait, Pierre aussi; 
mais le docteur Cliassaigne n'y compre- 
nait rien du tout. 

Tout à coup le bureau des constatations 
fut bouleversé; la Grivotte venait d'y en- 
trer en coup de vent, radieuse, esquissant 
la danse du ventre et en s'écriant : 

— Je suis guérie!... Je suis guérie!. . . 
La Grivotte, on s'en souvient, était cette 

pauvre fille qui, la nuit précédente, avait 
inondé le wagon ou se trouvait Pierre, de 
ses crachats blancs de phtisique au neu- 
vième degré. On avait eu toutes les peines 
du monde à la descendre du train; elle 
paraissait sur le point de passer ; et voilà 
que tout d'un coup, douze heures après, 
on la voyait arriver en sautant, droite, 
élancée, les yeux en feu, étincelante de 
beauté et de vigueur, superbe, et criant à 
fendre les carreaux des fenêtres : Je suis 
guérie, mes bons messieurs!... Je suis 
guérie!... 

Il n'y eut qu'un cri dans toute la salle 
pour répéter ce que venait de dire à voix 
basse le petit journaliste influent : 

— Mais. . . c'est la belle Otero I... 

Le docteur Bonamy allait donc triom- 
pher du scepticisme de la presse pari- 
sienne!... 



- 70 — 

— Me^^sieurs, dit-il, ce cas me paraît 
;ntéressant; nous allons voir!... 

Puis il demanda àRaboin, qui semblait 
aussi heureux comme un roi' le dossier 
de la Grivotte pendant qu'il auscultait la 
belle fille, — même avec une satisfaction 
visible qui n'échappa pas au journaliste 
Influent. 

— Je n'entends rien, dit-il, ou presque 
rienl... 

Et s'adressant aux médecins présents : 

— Si quelques-uns d'entre vous, mes- 
sieurs, veulent bien me prêter le concours 
de leurs lumières... Nous sommes ici 
pour étudier et discuter {sic). 

D'abord, personne ne bougea Ensuite, 
il y eut un docteur qui osa se risquer. Il 
ausculta la jeune femme à son tour, et dé- 
clara sans hésitation aucune... qu'il ne 
savait pas du tout à quoi s'en tenir. Il 
croyait bien entendre quelque chose dans 
les poumons, mais il n'était pas sûr que 
ce ne fût le bruitlointain d'une locomotive 
qui entrait en gare. 

Un autre fut plus catégorique; il déclara 
qu'il n'entendait rien du tout, et que, pour 
lui,jamaiscet'e femme n'avait été phtisique. 

Plusieurs suivirent, les uns entendant, 
les autres n'entendant pas. 



- 71 - 

A la faveur du brouhaha qui se produi- 
sait dans la salle par toutes ces discus- 
sions, le docteur Chassaigne et Pierre 
pouvaient causer sans être entendus. 

Pierre répétait que ces piscines qu'il ve- 
nait de voir étaient dégoûtantes, que 
c'étaient de vrais bouillons de microbes 
qui lui paraissaient plutôt capables d'em- 
poisonner des gens bien portants que de 
guérir des gens malades. 

— Mais non, pas du tout!... répondait ie 
docteur Chassaigne. D'abord, l'eau n'est 
pas assez chaude; et puis, raisonnez un 
peu : une eau qui fait des miracles n'a 
pas besoin d'être propre; sans cela, où 
serait la malice? Je comprends que, pour 
rincer des verres par exemple, vous ne 
vous serviez pas de préférence de purée 
de vésicatoires ; mais pour faire repousser 
un bras à un manchot, qu'est-ce que ça 
peut faire que ce soit de l'eau distillée ou 
de l'eau de vaisselle? 

— Pardon, docteur!... dit Pierre, qui ne 
reculait pas devant le petit mot pour rire, 
vous voulez dire de l'eau d aisselles!... 

— Si vous voulez, reprit le docteur,qu'uïi 
à-peu-près aussi mesquin ne pouvait trou- 
bler dans ses robustes pensées. 

Puis il reprit son pathos : 



— Vous demandez des certiiudes à la 
science I... Mais elle ne peut pas vous en 
donner I... Coirime je vous l'ai dit, — mais 
les bêtises ça demande surtout à être 
répété souvent, — la science a fait laillite 
(sic), — puisqu'elle a laissé mourir sans 
que je sache de quoi ma femme et ma 
fille!... Alors, je suis devenu croyant, 
parce que je me dis : Tout ce qui arrive 
que les savants ne peuvent pas expliquer, 
eîi bien, ce sont des miracles. 

Pierre répondit timidement au docteur : 

— Pardon !... mais... ce que les savants 
ne peuvent pas expliquer aujourdhui, 
a'autres savants l'expliqueront peut-être 
pms tard; et alors, ce ne seront plus des 
miracles !... 

Seulement, il n'insista pas très fort et 
préféra se mettre à croire avec le docteur 
Chassaigne qu'en somme tout était pos- 
sible, que <i des forces 77iàl étudiées enco7''e, 
a ignorées même, agissaient, telles que : 
« auto-suggestion, éhranlement préparé 
« de longue main , entraînement du 
« voyage, itères, cantiques, exaltation 
« croissante et surtout le souri7*e guérisseur, 
< la puissance inconnue qui se dégage des 
a foules dans la crise aiguë de la foi fsicj. 

On le voit, l'abbé Pierre était mûr pour 



— 73 — 

croire qu'il se débarrasserait facilement 
d'une inflammation d'intestins en allant 
faire touchera la Sainte Tunique d'Argen- 
teuil la canule de son irrigateur. 

Voyant le docteur Chassaigne et Pierre 
causer avec tant d'animation, le docteur 
Bonamy s'approcha d'eux d'un air ai- 
mable. 

Pierre osa lui demander : Dans quelles 
proportions les guérisons se produisent- 
elles? 

— Environ le dix pour cent, répondit 
sans hésiter le docteur Bonamy; mais si 
l'on en croyait les malades, il y ^n aurait 
bien davantage; tous se prétendent guéris. 
Seulement, nous voulons des guérisons 
bien constatées. 

Mais le père Raboin, qui dans son coin 
avait écouté tout cela avec colère, se mit 
à vociférer, rouge comme une brique : 

— Des guérisons constatées!... A quoi 
bon? Le miracle est continuel!... Pour les 
croyants, il est inutile de les constater!... 
Pour les incrédules, ce n'est pas la peine 
non plus, rien ne les convaincra!-.. C'est 
des bêtisesce que nous faisons ici!.. (Sic.) 

Ce bouledogue était vraiment compro- 
mettant; le docteur Bonamy le comprit et 
se fâcha tout rouge. Il menaça Raboin de 

.5 



le faire casser aux gages, comme dange- 
reux pour l'établissement avec ses sor- 
ties intransigeantes. Il lui je: a un coup 
d'œil furieux, dans lequel il était aisé de 
lire ce reproche sévère : 

— Vieux serin I... Vous nous faites un 
tort considérable, avec votre zèle tapa- 
geur!... Nous voulons bien eiJoncer le 
public, mais nous devons, si nous voulons 
que ça dure, le faire avec douceur. Le 
vrai truc, c'est d'avoir l'air nous-mêmes 
très difficiles pour l'acceptation des mira- 
cles, afin de les lui faire désirer. Rien ne 
dispose mieux un poitrinaire qui crache 
ses poumons à croire qu'il ne tousse plus 
du tout, que la peur qu'il a que nous lui 
soutenions qu'il tousse encore.,. Si vous 
continuez à faire des sorties comme ça, 
— surtout devant la clientèle, — je vous 
ferai révoquer ! 

Et Pierre, tout troublé par cette scène, 
se disait : 

— lia pourtant raison, au fond, ce père 
Raboini... Il veut que l'on croie sans exa- 
men; il n'y a qu? cette façon-là de croire. 
Oui, le docteur Chassaigne était dans le 
vrai quand il disait tDut à l'heure : La 
science est vaine I... C'est la mer de Tin- 
certitude! 



— 75 — 

Puis, comm^ Pierre s'aperçut que, clans 
son emballement, il avait pensé la fin de 
la phrase à haute voix, il rougit et se ca- 
cha la figure dans son mouchoir, voyant 
que plusieurs persinnes autour de lui 
étaient scandalisées de l'entendre traiter 
ainsi l'incertitude, qui pourtant avait tou- 
jours été très convenable avec lui. 

Pierre sortit pour aller retrouver Marie 
Guersairit. A la porte du bureau des cons- 
tatations, il y avait une foule énorme attirée 
par la Grivotte, qui s'écriait toujours toute 
joyeuse : <^ Je suis guérie!., je suis guérie!..)) 
Ce spectacle était rendu plus comique par 
l'intervention du vieux Commandeur, qui 
se tenait à l'entrée du bureau pour flan- 
quer des sottises à tous les malades qui 
en sortaient se disant guéris. C'était une 
manie. A ce moment, il apostrophait la 
Grivotte et lui criait : 

— En voilà une toquée 1... Eh bien, après, 
à quoi ça vous avance-t-il d'être guérie? 
Elle est donc bien drôle la vie, ].our que 
vous y teniez tant que ça? 

— Taisez-vous donc, mon ami, lui disait 
l'abbé Judaine; si vous en avez assez, de 
la vie, n'en dégoûtez pas les autres 1... 

Alors, le vieux Commandeur s'empor- 
ait; et, comme un homme qui a bu quinze 



- 76 — 

verres d'absinthe de trop, il se mit à en- 
gueuler Jésus -Christ parce qu'il avait res- 
suscité Lazare. Ah!., s'il avait été Lazare!., 
il lui aurait rivé son clou à Jésus-Christ!... 
et il lui aurait demandé de quel droit il 
l'exposait à mourir deux fois. 

Enfin, l'abbé Judaine parvint à emmener 
ce forcené, qui était décidément une déplo- 
rable réclame pour l'établissement du saint 
Bouillon Duval. 

V 

Pierre retrouva Marie à l'hôtel des Ap- 
paritions. Elle était d'une humeur de dogue 
et ne desserrait pas les dents, furieuse 
contre la Vierge des Saintes qu'elle avait 
appelée pendant douze heures de tous les 
doux noms possibles et qui ne Tavait pas 
guérie. 

Pierre essayait en vain de la calmer. 
Elle finit par consentir à se laisser faire 
par lui un bout de lecture. 

Pierre tira de sa poche un petit livre. 
C'était encore l'histoire de Bernadet'e qu'il 
avait déjà lue pendant la nuit aux pèlerins 
du train blanc. Marie eut un petit fronce- 
ment de sourcil qui voulait dire : Elle n'est 
pas variée, sa bibliothèque. Visiblement, 
elle eût préféré un volume de la coUec- 



-11 - 

tion des auteurs gais de Flammarion. 

Pierre commençasalecture. Mais, comme 
on l'a déjà vu, Pierre avait un tic : il ne 
pouvait pas lire dix lignes d'un livre sans 
le fermer aussitôt et continuer en impro- 
visation. 

Ainsi flt-il encore cette fois. 

Il raconta comment Bernadetle, après 
les apparitions delà Vierge qui lui avaient 
fait dans le pays une immense popularité, 
avait été traquée et poursuivie par le per- 
sonnel du gouvernement : le commissaire 
de police, le juge de paix, les magistrats, 
etc., etc. 

Il raconta comment cet infâme gouver- 
nement avait donné des ordres pour faire 
fermer la grotte, et en avait même saisi et 
emporté tout le mobilier. 

Tous les malades qui avaient prêté Fo- 
reille au récit de Pierre étaient furieux 
contre ces persécuteurs et s'écriaient : Ce 
n'est pas Spuller, l'homme à Vesprit nou^ 
veoM, qui aurait fait une chose pareille I... 

Pierre, heureux de ce succès, et se 
voyant déjà cardinal si les événements 
politiques tournaient bien, continua l'his- 
torique du martyre infligé aux croyants 
par le gouvernement impie. 

— Dehors, dit-il avec véhémence, la foule 



- 78 - 

grondait; une furieuse impopularité gran- 
dissait contre ces magistrats si durs à la 
misère d'ici-bas, contre ces maîtres sans 
pitié qui, après avoir pris toute la richesse, 
ne voulaient pas même laisser aux pau- 
vres le rêve de l'au-delà... (1). {Sic.) 

Transportés d'enthousiasme et d'indi- 
gnation, tous les malades de la salle se 
mirent à hurler contre le gouvernement 
impérial. On se serait cru à une séance 
d'un club d'anarchistes. 

— Ah!... les misérables, s'écria la Gri- 
votte, qui s'était dressée sur son séant. Il 
n'y avait donc pas de dynamite à cette 
époque-là pour faire sauter Badingue et 
toute sa clique!... 

Mme Vêtu disait que c'était une infa- 
mie de la part d'un gouvernement d'empê- 
cher le peuple de croire que Teau de Lour- 
des, pleine de débris d'écrouelles, était 
plus saine que l'eau filtrée, quand il lais- 
sait M. Van Houten annoncer partout 
que son cacao n'était vraiment pur que 
T?arce qu'il y ajoutait 2,82% de potasse 
supplémentaire. 

Quant à la petite Marie Guersaini, soit 



(Il Puiir l'abonné de VA^/torité : « de l'eau de la... 
source de Lourdes ». 



— 79 — 

que ce que disait l'abbé Pierre lui parût 
sublime, soit qu'elle n'y comprît pas un 
mot, mais que la voix douce et pénétrante 
du lecteur lui causât dans les reins un 
effet d'un charme inanalysable, elle était 
retombée dans son extase d'avant son 
premier bain, se remettait à croire que la 
Vierge des Vierges, la Vierge des Saintes, 
la Sainte des Vierges !... la guérirait à son 
second bain; et que, si elle ne l'avait pas 
guérie au premier, c'était de sa faute à 
elle, Marie, qui, en entrant dans la pi ^cine, 
n'avait pas été assez fervente et s'était 
laissée aller à la distraction de penser : 
Nom d'un chien!... que c'est dégoûtant 1... 

Pierre continuait sa lecture, oa pour 
mieux dire : sa conférence. Il en arrivait 
au récit du moment où le clergé d'alors, 
qui, les premiers jours, n'avait pas voulu 
couper trop dans le pont du récit de Ber- 
nadette, pour ne pas se faire blaguer par 
les journaux anticléricaux du temps, 
commençait à se rallier à l'affaire de la 
grotte miraculeuse, qu'il voyait très bien 
achalandée, et n'était pas très éloigné de 
la mettre en actions, flairant un assez bril- 
lant résultat. 

Puis il narra avec attendrissement l'in- 
tervention de l'empereur Napoléon III, qui 



- 80 - 

avait ordonné un beau matin d'abattre la 
palissade pour que la grotte fût libre. 

Pierre expliqua aussi que sans doute la 
Montijo, plus connue sous le nom de Ma- 
dame Ma Guerre^ dût être pour quelque 
chose dans la décision de l'empereur en 
faveur de Lourdes, en lui faisant croire 
que la Vierge des Vierges pourrait peut- 
êtrele guérir de sa vessie et delà Lanterne 
dont il souffrait beaucoup; mais il ajouta, 
pour ne pas s'exposer à être engueulé à 
la Chambre par Paul de Cassagnac, si 
celui-ci y rentrait un jour^ « qiCil y eut 
« surtout chez Vempe^^eur, en ordonnant la 
« réouverture de la grotte de Lourdes, un 
« réveil de son ancien rêve huinanitaire^ 
« un retour de sa pitié réelle pour les déshé- 
« rites, et qu^il ne voulut pas fermer aux 
« misérables la porte de rillusion. » [Sic.) 

Pierre n'ajouta pas que Napoléon III 
s'était peut-être dit aussi : « Pendant qu'ils 
croiront ça, ils me ficheront la paix, et ce 
sera autant de gagné!... » Mais son excuse 
de ne pas Tavoir dit, c'est qu'il était trop 
daim pour le penser. 

Alors, Pierre termina par le récit du 
triomphe de Lourdes, l'achat de la grotte 
par le clergé, l'argent affluant de tous 
côtés, les travaux immenses d'aménagé- 



— 81 - 

ment, les premières cérémonies solen- 
nelles, une ville entière poussant du sol, 
des fleuves d'or roulant vers la grotte,.. 
enfin un succès inouï. 

Quand Pierre eut terminé sa conférence, 
les malades étaient transportés, ce que 
Pierre commença presque à considérer 
comme un miracle, puisque quelques ins- 
tants auparavant plusieurs d'entre eux 
n'étaient pas transportables. Marie, sur- 
tout, était revenue à la foi et regrettait son 
petit mouvement d'humeur contre la Vierge 
des Saintes. — Elle demanda à Pierre de 
la confesser pour la remettre en état de 
grâce, afin qu'elle pût tenter son second 
bain. Pierre avait des scrupules ; confesser 
une jeune fille qu'il aimait en dedans!... 
ça lui paraissait raide. Il se décida néan- 
moins, et lui donna l'absolution d'un air 
excessivement sérieux. Marie put alors 
communier. — Au moment où Pierre se 
retirait, elle le retint par la main et lui dit : 
Oh\... mon ami\... elle me guérirai... elle 
vient de m,e le dlre\... (Sic.) 

L'abbé .Judaine et Pierre sortirent, et 
tous les malades s'endormirent, confiants 
dans le résultat de la troisième journée. 
Au bout de dix minutes, tous rêvaient 
tout haut qu'ils étaient guéris, et, dans 

5. 



— 82 - 

leurs songes, chantaient des refrains à 
faire rougir Bruant. 

Sœur Hyacinthe, à moitié endormie 
aussi, souriant de sa bunne grosse face 
de charcutière des Halles, était convaincue 
que tous ces chants étaient des Magnificat^ 

murmurait heureuse : 

— Très bien, mes enfants, continuez !.. . 

Et elle-même, sans s'en douter, répétait 
machinalement le : La gueule ouverte 
comme à Montniertel... que chantait à tue- 
tête la Grivotte dans son lit. 

FIN DE LA DEUXIÈME JOURNÉE 

(Ligues analysées : environ l"2.600i 



TROISIEME JOURNÉE 



Le dimanche matin, M. de Guersaiot vint 
trouver Pierre dans sa chambre. Ils pri- 
rent chacun une tasse de chocolat en poti- 
nant sur tous les habitants de l'hôtel. Ils 
s'étonnaient surtout d'entendre causer et 
rire dans la chambre d'un monsieur qui 
habitait t^ut seuL M de Guersaint, qui 
n'était pas vicieux, pensa que c'était Coque- 



oo ^ 

lin cadet qui était venu en représsntations 
à Lourdes et ré{3était ses monologues ; 
ïTiais Pierre se disait qu'il devait y avoir 
autre chose. 

Et comme le devoir d'un prêtre qai se 
respecte est d'abord d'apprendre par la 
confession les petites farces amusantes 
que font ses contemporains, et ensuite de 
chercher à savoir d'une autre façon celles 
qu'ils ne lui racontent pas, il questionna 
adroitement la bonne qui apportait le dé- 
jeuner, et apprit d elle que lo voisin en 
question avait une chambre avec im grand 
placard. Alors il alla à sa fenêtre, l'ouvrit 
et aperçut sur le balcon d'à côté une petite 
femme, qu'il reconnut pour cette farceuse 
de Mme Volmar, qui rentrait vite dans la 
chambre du monsieur tout seul. Avec ce 
flair que donne la fréquentation assidue 
du Vatican, Pierre reconstitua îa scène : 
le monsieur tout seul était un libertin qui 
recevait des femmes en cachette et les 
enfermait dans le placard quand la bonne 
venait lui apporter le courrier. Il ne dit 
rien de tout cela à M. Guersaint et se con- 
tenta de penser, un peu mélancolique: 
T'en faraisbien autant!... 

Pendant ce temps, M. de Guersaint était 
joyeux ; il ne doutait pas de la guérison 



— 84 - 

de Marie sa fi ile. et se montrait excessi- 
vement confiant dans la Vierge des Vier- 
ges, donnant pour raison que lui, qui était 
venu àLourdespour demandera laVierge 
des Saintes de lui procurer un bailleur 
de fonds pour une entreprise industrielle, 
était justement depuis la veille sur la piste 
de ce jobard. Or, une Sainte des Vierges 
qui fait bailler des fonds pour des ballons 
dirigeables, peut bien guérir une jeune fille 
qui souffre de la moelle épinière. 

Quand Pierre et M. de Guersaint furent 
dehors, ils se regardèrent d'un air embar- 
rassé qui vou'ait dire: Qu'est-ce que nous 
pourrions bien faire pour remplacer l'ac- 
tion absente du roman intéressant dont 
nous sommes deux héros? 

— Une idée!... dit Pierre; nous pour- 
rions aller faire le tour de la ville, entrer 
dans les restaurants et les tables d'hôte, 
prendre copie des menus, raconter par 
exemple qu'à l'hôtel des Apparitions on 
mangeait ce jour-là du saumon, une ome- 
lette, des côtelettes à la purée de pommes 
de terre, des rognons sautés, des choux- 
fleurs, des viandes froides et des tartes 
aux abricots (sic)... Puis, de là nous irions 
à la table d'hôte de THospitalité de Notre- 
Dame- de- Salut ; nous dirions que là il y 



— 85 — 

avait du ragoût de mouton (sic)... Et puis, 
ensuite, nous irions faire un tour dans les 
magasins où l'on emplit les bouteilles 
d'eau de Lourdes ; nous expliquerions 
comment on fait entrer cette eau dans les 
goulots des bouteilles en se servant d'en- 
tonnoirs, ce qui est très curieux !.. . Com- 
ment, quand les bouteilles sont pleines, 
on les bouche à l'aide d'un bouchon que 
l'on enfonce pour le faire eatrer, ce qui est 
fort original aussi... Comment, lorsque 
l'on a une bouteille de Lourdes à expédier 
par le chemin de fer à un idiot du dehors, 
on l'enferme — pas l'idiot!... la bouteille 
— dans une enveloppe sur laquelle on met 
l'adresse du destinataire, chose excessi- 
vement étonnante... Comment on recouvre 
le bouchon d'une capsule de plomb por- 
tant l'adresse de la maison ainsi que la 
marque de fabrique, chose qui ne se voit 
nulle part non plus. .. Et puis, ensuite, 
nous irions voir le magasin des cierges... 
nous raconterions qu'il y en a des petits, 
des moyens et des gros; que les petits 
coûtent moins cher que les moyens, mais 
qu'ils brûlent moins longtemps; que les 
gros coûtent plus cher que les petits et les 
moyens, mais qu'ils contiennent plus de 
suif. ,. chose absolument originale... 



— 86 — 

M. de Guersaint paraissait approuvercet 
itinéraire, mais sans grand entliousiasme. 
Illiasarda même cette timide obervation : 

— Mais... en quoi ça peut-il tenir à l'ac- 
tion, que nous racontions que l'on mange 
du saumon à l'hôtel des Apparitions et du 
ragoût de mouton à la table dhôte de l'Hos- 
pitalité de Notre-Dame- de-Salut ? 

— Eh ! vieux daim '... lui répondit Pierre 
d'une voix onctueuse, puisqu'on vous a 
déjà dit vingt fois qu'il n'y en pas d'ac- 
tion !... 

— Ah ! oui, c'est vrai ! . . . dit M. de Guer- 
saint je n'y pense jamais I... Seulement, 
j'ai toujours un scrupule. 

— Allons, encore ! répondit Pierre avec 
un peu d'humeur. 

— Oui, reprit M. de Guersaint, en quoi ça 
intéresse-t-il les gens qui attendent que 
nous leur disions si l'on fait des miracles 
à Lourdes, que nous leur racontions qu'on 
y fabrique des cierges ? 

— Ah !... vous êtes assommant à la fin 
avec vos cas de conscience!., répliqua 
Pierre en l'entraînant ; il faut tout vous 
expliquer !... vous ne comprenez rien 1..: 
Vous ne voyez donc pas que nous voici 
bientôt au milieu du chapitre II de notre 
troisième journée, que nous n'avons rien 



— 87 — 

à mettre dedans!... et qu'il nous faut 
encore 3,000 lignes !.. 

— Ah 1... c'est différent !... répondit d'un 
air doux M. de Guersaint. Eh bien, alor.s.. 
allons-y. 

Et ils partirent d'un air dégagé travail- 
ler au guide Conty. 

II 

La tournée dans les tables d'hôte et res- 
taurants n'ayant donné que 2 000 lignes, 
Pierre dit à M. de Guersaint: 

— Vous ne savez pas?... Pour faire les 
1,000 autres, si vous voulez, nous allons 
aller chez Cazaban, le perruquier, et vous 
vous ferez raser.. - 

— Je veux bien, répondit M. de Guer- 
saint. 

Et d'un air presque malin il ajouta, pen- 
sant sans doute aux lecteurs du Gil Blas: 

— Il faut bien que tout le monde y passe 
un peu !... 

Alors ils allèrent chez Cazaban. 

Cazaban était un coiffeur libre-penseur, 
mais pratique, qui pendant la saison des 
pèlerinages louait sa chambre à coucher 
à des pèlerins et transformait son arrière- 
boutique en table d'hôte II faisait lui-même 
sa cuisine, entre deux coups de peigne, et 



— 88 - 

servait lui-même à table entre deux cham- 
poings ; mais il y avait tellement foule 
chez lui, qu'il n'avait jamais le temps de se 
laver les mains au moment de changer de 
fonctions. 

De là, souvent quelques... malentendus. 
Il arrivait en effet, quelquefois, que ses 
potages julienne au maigre étaient semés 
de quelques touffes de cheveux gras, et que, 
lorsqu'il accourait précipitammentraser un 
client entre le premier et le second service, 
il lui savonnait la figure avec delà sauce 
blanche — parfois même avec delà brune. 

Un jour, un peu pressé, il avait fait tout 
le tour de la table avec un plat qu'il pré- 
sentait à chaque convive et dans lequel un 
fera friser faisait les fonctions de pince à 
asperges, pendant qu'un démêloir figurait 
la cuillère dans la saucière. 

Une autre fois, il avait à la hâte quitté 
son service de table pour venir coiffer un 
client, et lavait pendant cinq minutes pei- 
gné avec une grande arête de maquereau 
qu'il avait prise par distraction dans le plat 
qu'il remportait à la cuisine. 

A part cela, très aimable et très bavard ; 
en grattant la peau de ses clients, il leur 
narrait tout du long, avec des gestes éner- 
giques, ses épopées libre -penseuses. 



- 89 - 

C'est ce qu'il fit avec M. de Guersain 
pendant qu'il le barbifîait. 

M. de Guersaint n'était pas tranquille, 
voyant Cazaban se monter et agrémenter 
ses discours anarchistes d un tas de gestes 
de rasoir fébriles et inquiétants. Ce diable 
de barbier soulignait d'une pantomime si 
expressive ses récits passionnés, que M, 
de Guersaint ne put se retenir de penser, 
en voyant le rasoir lui voltiger sur la 
figure: 

— Si l'idée lui prend malheureusement 
de me raconter l'exécution de Louis XVI, 
je suis foutu 1.... 

Enfin, tout se passa bien; Pierre et M. de 
Guersaint partirent heureux ; ils avaient 
fait leurs 1,000 lignes. 



TROISIEME JOURNEE 

III 

Marie Guersaint avait vivement tour- 
menté Pierre afin qu'il obtînt pour elle la 
permission de passer la nuit dehors, de- 
vant la grotte. La confiance en la Vierge 
des Vierges lui é'ait absolument revenue, 
persuadée que celle-ci la guérirait le len- 
demain matin. 



— 90 — 

A neuf heures, accompagnée de son 
père et de Pierre, qui la roulait dans son 
petit chariot, elle partif, se faisant une 
fête, non seulement de passer la nuit en 
plein air, mais de voir défiler la proces- 
sion nocturne des fidèles. Ils s'installèrent 
cont-e un parapet, en face de la grotte, et 
attendirent. 

M. de Guersaint. lui, ne tarda pan à 
changer de place, car il était très remuant; 
et tout respectueux qu'il fût de la Vierge 
des Saintes, au fond, il n'était guère venu 
à Lourdes r|ue pour le paysage, la bonne 
nourriture et la gaudriole.* 

Pierre et Marie restèrent seuls, — c'est 
là où les lecteurs de ce livre les attendaient 
depuis 16,000 lignes; mais enfin, ça y 
était! 

Marie était en extase devant la proces- 
sion de cierges qui se déroulait à ses 
pieds, et répétait sans cesse ; Dieu! .. que 
c'est beau! Pierre!.. Dieu! que c'est 

beau!... 

Tout à coup, elle s'écria : Oh! comme ça 
sentbon les roses! Pierre!... il doity avoir 
des rosiers dans les environs! Allez donc 
voirl 

Pierre alla fouiller tous les coins. Nulle 
part il ne trouva de rosiers. Ce qu'il ren- 



— 91 — 

contra sur son chemin qui pouvait le 
mieux expliquer cette odeur pénétrante 
de roses fut l'abri des Pèlerins, d où se 
dégageaient des relents de dalles mouil- 
lées, trempées de crachats, de graisse, de 
vin répandu, de chairs sales et de loques 
{sic), 

Pierre pensa que la bonne odeur de 
roses ne sortait pas de là (sic). Lui aussi, 
sans doute, il avait son flair d'artilleur 
devenu célèbre à la tribune française. 

Bredouille, il revint vers Marie et lai dit 
Ma chère amie, j'ai cherché partout; pas 
plus de roses que dans des souliers de 
facteur!... 

A ce moment, M. de Guersalnt, qui en 
avait assez de la procession de cierges', 
avoua qu'il irait volontiers se coucher. 
Marie lui dit qu'elle n'y voyait aucun in- 
convénient. Elle insista même auprès de 
Pierre — mais peut-être un peu pour la 
forme — pour qu'il allât se reposer égale- 
ment, disant qu'elle passerait très bien la 
nuit toute seule. 

Pierre tint à rester auprès d'elle, et M. 
de Guersaint, confiant dans la vertu de 
ces deux Jeunes gens, dont l'un n'avait 
pas de quoi y manquer, ce qui facilitait à 
l'autre les moyens de conserver la sienne, 



- 92 - 

leur souhaita le bonsoir et alla ^e mettre 
au lit. 

Restés seuls, Pierre et Marie ne s'adres- 
sèrent plus un seul mot. C'est, on le sait, 
dans ces conditions que les amoureux 
s'en disent le plus long; Pierre et Marie 
n'y manquèrent pas. Sans s'adresser la 
parole, tous deux, en dedans, repassaient 
les souvenirs de leur enfance, leurs jeux, 
leurs caresses, leurs séparations, leurs 
chagrins de se quitter, leurs joies de se 
revoir. Puis Marie, à tâtons, chercha la 
main de Pierre, qui vraisemblablement ne 
la cachait pas dans le fond de sa poche, 
car elle la trouva tout de suite, — ce qui 
arrive d'ailleurs assez fréquemment dans 
ce cas-là. 

Alors le jeu de la question des roses re- 
commença. 

— Ne les sentez-vous pas, mon ami ? dit 
Marie ; où sont-elles donc ? 

— Oui, je les sens, répondit Pierre, mais 
j'ai cherché partout et il n"y en a pas !.. . 

— C'est que vous aurez mal cherché, 
mon ami, répliqua Marie, qui visiblement 
quêtait un compliment suggestif. 

Pierre finit par comprendre et dit à Ma- 
rie : 

— Oui, c'est vrai... eZ/es sentent adora- 



- 93 - 

blement bon, et c'est de vous, Marie, que 
Vodeur monte à présent, comme si les ro- 
ses fleurissaient de vos cheveux \ (Sic.) 

— Ce n'est pas dommage î... Il alacom- 
prenotte un peu dure, pensa tout bas 
Marie en souriant en dessous. 

Pendant qu'une voix gouailleuse, qui 
semblait sortir dun gros nuage rond, 
rappelant assez bien le ventre de M. Spul- 
1er, mais que Pierre n'entendit pas, parce 
qu'il était très occupé, disait : 

— Eh bien, non, monsieur l'abbé... ne 
nous gênons plus '....revoilà bien « l'es- 

prit nouveau l..--» 

IV 

Après avoir roulé le chariot de Marie 
Guersaintprès de la Grotte, Pierre s'éloi- 
gna un peu. Il désirait toujours croire, 
et cherchait un endroit où il fût seul pour 
tomber, sans avoir l'air trop ridicule, aux 
pieds delà Vierge des Vierges et la sup- 
plier de le rendre assez unbécile pour qu'il 
pût prendre la piscine pleine de résidus de 
vésicatoires pour de l'eau fdtrée. Il ne pou- 
vait y réussir. 

A ce moment, il se sentit touché au bras 
parle baron Suire,' directeur de l'Hospita- 
lité de Notre-Dame- de- Salut, qui lui pro- 



— 94 -^ 

posa de lui faire visiter l'intérieur de la 
grotte, où Ton était très bien, et lui don- 
ner quelques détails sur l'aménagement. 

Pierre acccepta, pensant que ça ferait 
encore cinq ou six cents lignes de des- 
criptions. 

Alors, le baron Suire le promena un peu 
partout, lui expliquant tous les trucs du 
mobilier, depuis les paillassons, dont on 
avait été obligé de recouvrir les bavures 
de cire sur lesquelles leslidèles glissaient 
en marchant, jusqu'à l'autel roulant, garni 
d'argent, don d'une vieille dame très riche 
et dont on ne se servait que jjendant les pè- 
lerinages douillars, de crainte que Vhu- 
midité ne t'abimdt {sic). 

li y avait aussi les herses garnies de 
cierges à différents prix, depuis ceux de 
soixante francs la pièce qui brûlaient pen- 
dant un mois sans s' arrêter yjusqu* à ceux de 
cinq sous qui ne duraient que trois heures. 

Pierre, en dépit de son violent et irré- 
sistible désir de devenir un saint jobard, 
était tout de même écœuré de tons ces bo- 
niments de boutiquier vantant sa marchan- 
dise. Avant d'entrer dans la grotte, lors- 
qu'il n'en voyait Tintérieur que du dehors, 
il s'était senti porté au mysticisme ; mais 
depuis que le baron Suire, qui lui faisait 



— 95 — 

maintenant l'effet d'un gardien du musée 
Grévin, le sciait avec tous ces détails mer- 
cantiles, il lui semblait qu'il se promenait 
dans les coulisses et derrière les portants 
d'un théâtre où le régisseur lui expliquait 
les différentes manières dont on se servait 
pour monter le coup au public. 

Le baron Suire mit le comble à Tétonne- 
ment et à l'envie de vomir de Pierre 
quand il lui dit : 

— Ah!... tenez... j'oubliais le plus inté- 
ressant I Voici toutes les lettres que les 
fidèles jettent journellement à travers la 
grille. C'est moi qui les ouvre, et je vous 
promets que je ne m'embête pas ! Sans 
compter que toutes contiennent des pièces 
de dix sous, de vingt sous, et même des 
timbres-poste. Ah I ... si vous saviez 
comme on lui en dit de raides à la Vierge 
des Vierges !... Ce sont surtout les fem- 
mes mariées qui lui racontent volontiers 
ce qu'elles ne risqueraient pas dans un 
confessionnal !... Avec ça, on alimente- 
rait facilement VEcho de Paris !... Vous 
croirez peut-être que j'exagère ; eh bien, 
je vous donne ma parole que souvent, 
quand j'ai dépouillé le courrier du jour et 
que j'ouvre cette sainte feuille, le divin 
chantre de JO et LO me semble fade. 



- 96 — 

Pierre sourit, pensant que le baron Suier 
devait être un peu Marseillais. 

Le baron Suire continua de faire à Pierre 
les honneurs de la grotte en lui ouvrant 
l'armoire dans laquelle était enfermée la 
source dont il lui fit goûter l'eau. Pierre 
se laissa faire, mais sans enthousiasme. 
Il ne trouva à cette eau aucun goût parti- 
culier, et convint même qu'avec un peu de 
sucre et de rhum dedans, elle ne devrait 
pas faire de plus mauvais grogs qu'une 
autre. 

Quant au baron Suire, qui était décidé- 
ment gâteux, il continua avec un sang- 
froid à écœurer M. d'Hulst lui-même, à 
débiner à Pierre tous les trucs de l'établis- 
sement, lui disant que, derrière les pisci- 
nes, on avait dissimulé des réservoirs 
pour amasser Teau de pluie pendant la 
nuit, le faible débit de source ne suffisant 
pas aux besoins journaliers (sîc\ et ne 
rougissant pas le moins du monde pour 
dire que tous les deux ans on était obligé 
de changer les béquilles qui ornaient le 
plafond de la grotte, parce que l'humidité 
les faisait tomber en poussière (sic). 

Pierre était atterré de tant de bêtise. Il se 
disait que c'était tout de même un drôle de 
serviteur que ce b'^nhomme qui, charge 



-97 - 

de monter le coup aux fidèles, mangeait 
ainsi le morceau, en racontant au pre- 
mier venu qui ne lui demandait rien, com- 
ment tout se cuisinait dans les coulisses. 
Il se dit, à part lui, que si jamais il lui ar- 
rivait de quitter la carrière religieuse pour 
se faire fabricant de cacao hollandais et 
de mettre, comme le fait M. Van Houten, 
2.82 pour cent de potasse supplémentaire 
dans son cacao pour le rendre Pur, ce ne 
serait certainement pas le baron Suire 
qu'il prendrait pour faire visiter ses ate- 
liers aux étrangers et leur expliquer les 
saints micmacs de son industrieux tripa- 
touillage. 

Heureusement, — ou malheureusement, 
ça dépend, — cette vieille baderne de baron 
Suire s'endormit tout à coup au beau mi- 
lieu d'une de ses phrases. Pierre en fut 
bien, dans le fond, un peu contrarié; car 
il ne pouvait penser, sans un certain re- 
gret, que, si le baron était resté éveillé cinq 
minutes de plus, il allait sans doute ap- 
prendre de lui beaucoup d'autres choses 
suggestives, par exemple que, lorsque 
l'eau de source menaçait de manquer par 
les grandes chaleurs, on collait des arti- 
cles de Saint-Genest sur les murs des 
piscines pour les faire suer; ou bien en- 

6 



core, q:ie l'administralion avait placé un 
phonographe dans le ventre :1e la statue 
de la Vierge des Vierges, afin qu'e'de put 
parler aux fidèles qui y mettaient le prix. 

Pierre laissa le baron Suire endormi et 
quitta la grotte pour aller reirouver Ma- 
rie. Chemin faisant^ il fut encore hanté, 
comme il n'avait jamais cessé de i'être 
depuis le commencement de cet'e histoire, 
parle désir aigu de devenir définitivement 
un crétin, 

Ahî... qu'il aurait voulu tomber à ge- 
noux et croire au miracle (sic). Tout à 
coup, la pensée ^ui vint que, depuis deux 
jours qu'il était à Lourdes, il avait né- 
gligé de dire sa messe. Il était en état de 
p^clIé ; peut-être était-ce ce poid 5 qui lui 
écrasaii le cœur (sic). 

Quand il rejoignit Marie, elle lui de- 
manda doucement de la laisser tran- 
quille, parce qu'elle attendait la Sainte des 
Vierges d'un moment à l'autre. Il s'éloi- 
gna de nouveau, toujours en proie à ses 
pensées flageolantes. Il voulait croire, il 
ne pouvait pas. Il sq disait: Ahl... si je 
voyais un miracle!... si je voyais, par 
exemple, Marie se lever devant moi, gué- 
rie, je croirais î... 

N'ipiporte qui l'eût entendu dire uae 



— 99 — 

La Palisserie pareille, se fût tordu de rire 
ea lui répliquant: Parbleul J't'écotite I .. 
moi aussi !... Mais il était tout seul. Il put 
donc continuer sans être interrompu : 

— Quand on exige un miracle pour 
croire, se dit-il sévèrement, c'est c[u'on est 
incapable de croire. Dieu n'a pas fait la 
preuve de son existence (sic). Tant qu'il 
n'aurait pas fait son devoir de prêtre eri 
disant sa messe, Dieu ne l'ôcoutet'àit pas 
{sic). 

11 se rendit au Rosstire, où urle quaran- 
taine de prêtres attendaient leur tour d'of- 
ficier. Un vieux prêtre, voyant son air îds- 
naud, lui céda sa place, et trois minutes 
après il était en sc.èiie. 

Il avait beaucoup compté sur lé débit eri 
public, et costumé, de ce monologue ein- 
bêtant pour devenir un fervent gobeur. Il 
fut tout a fait déçu. Il avait beau faire lotî- 
tes les grimaces usitées en pareille cir- 
constatice, il avait beau remuer les lèvres 
sans rien dire pour monter le coup au pu- 
blic en baissant les yeux d'un air rosse et 
cafard, il avait beau s'agenouiller devant 
l'autel en faisant semblant d'en baiser la 
dentelle, qu'il ne baisait pas du tout, trou- 
vant qu'elle empoisonnait Fail proverlànt 
de l'haleine des précédents cabots ; il avait 



- 100 - 

beau se retourner face au public et lui 
dire entre ses dents, en faisant le geste de 
le bénir : « Tadmoulusl... cequevounifea- 
dam larchéural... » ; il avait beau faire 
toutes ces singeries, rien ne lui venait en 
fait de foi. Et tout le temps, en disant sa 
messe, il ne pouvait s"empêcher de penser 
que c'était un bien drôle de métier qu'il 
faisait là, et que cette garce de R. F. était 
décidément une bien bonne personne de 
lui servir des appointements pour ça. 

Cependant, il espérait toujours qu'il 
allait réussir à devenir tout à fait idiot, et 
comptait sérieusement pour cela sur le 
moment de la communion. Lorsque le 
divin mystère s'accomplirait, pensait-il, 
une grande commotion allait certainement 
le terrasser, il serait baigné de la grâce, 
devant le ciel ouvert, face à face avec 
Dieu {sic). 

Mais, encore une fois, il fut bredouille; 
le moment de la communion arriva, il 
lampa goulûment d'un trait le contenu de 
la coupe sacrée au fond de laquelle il 
comptait trouver la force de croire à la pu- 
reté du cacao divin dans lequel les prêtres 
mettent, comme M. Van Houten, 2,82 pour 
cent de potasse supplémentaire, la foi ne 
lui vint pas, et l'absorption de ce liquiae 



— 101 — 

de luxe ne réussit à arracher de son cœur 
que ce cri déchirant : 

— Sacré petit cochon d'enfant de 
chœur !... Il a foutu au moins moilié eau 
dedans î... 

Après s'être déshabillé à la sacristie, 
Pierre retourna à la grotte, où il trouva 
Marie Guersaint toujours persuadée que 
la Vierge des Vierges allait lui rendre son 
sexe d'un moment à l'autre. 

Alors, il s'en alla se promener et conti- 
nua à rêvasser à son aise de l'indécision 
qui le rongeait depuis 60 feuilletons à 
300 lignes la pièce, de savoir s'il devait 
fonder en provincb un supplément au 
journal la Croix ou envoyer des articles 
au Chambard. 



V 



A point nommé, comme cela lui arrivait 
chaque fois qu'il était dévoré par ce genre 
d'incertitude, il rencontra le docteur Chas- 
saigne. 

Le docteur, toujours aimable, lui dit: 

— Tiens !... vous voilà !... Voulez-vous 
que je vous offre un bock ? 

Mais Pierre, triste et songeur, lui ré- 
pondit : 

6. 



— 102 — 

— Merci bien, docteur; j'aimerais mieux 
que vous me parliez de Bernadette. 

— Quelle drôle d'idée !... répliqua le doc- 
teur en souriant. Enfin... soit... ça nous 
fera encore i,80U lignes. 

Et il commença. 

Le docteur Chassaigne raconta alors à 
Pierre, qui connaissait déjà tout ça par 
cœur, la rosserie du clergé, évinçant Ber- 
nadette pour profiter seul de son œuvre 
et ruinant en dessous labbô Peyramale, 
qui avait tenté de faire bâtir une église 
pour l'exploitation des miracles. 

Il narra la concurrence terrible des deux 
villes : la vieille qui se voyait enlever tous 
les voyageurs cossus par la neuve, plus 
pimpante ; la neuve, écrasant la vieille de 
son luxe et accaparant tous les pèlerins 
douillards. 

Pierre bâillait de toutes ses forces au 
récit du docteur Chassaigne, pensant avec 
raison, mais n'osant pas le dire, — car il 
étaittrèsmou,nos lecteurs ont dû s'en aper- 
cevoir souvent, — que tous les gens dont 
'entretenait le docteur Chassaigne étaient 
des farceurs, et qualors même que le curé 
Peyramale eût moins mal payé ses entre- 
preneurs et fût parvenu à construire son 
église, les pèlerins n'y eussent pas gagné 



— 108 — 

grand'chose, sice n'est d'être roulés par 
un curé au lieu de l'être par un évêque. 

Sur cette dernière réflexion assez sen- 
sée, Pierre alla se coucher. 

[Fin de la troisième journée) 

Lignes analysées : environ 17,000 



QUATRIÈME JOURNÉE 

I 

Pendant que Marie Guersaint, couchée 
dans la salle Sainte-Honorine, attendait 
toujours que la Vierge des Vierges lui 
rendît son sexe, le docteur Ferrand se ren- 
contra avec sœur Hyacinthe, qui Pavait 
soigné naguère dans sa chambre de gar- 
çon à Paris- Ils évoquèrent de petits sou- 
venirs d'un caractère plus ou moins reli- 
gieux, entre autres celui d'une poignée de 
cerises apportées par sœur Hyacinthe au 
malade pendant sa convalescence et que 
Ferrand avait exigé qu'ils mangeassent 
tous deux ensemble, l'un tenant la queue 
de la cerise entre ses dents, Tautre 
venant cueillir la cerise avec ses lèvres. 

Sœur Hyacinthe devint un peu rouge ; 



— 104 — 

mais elle s'en tira en entonnant le Magni- 
ficat, la crise de nerfs des petites reli- 
gieuses ans l'embarras. 

II 

C'était grande séance à la Grotte. On de- 
vinait qu'il allait se passer quelque chose 
de raide. Tous les malades se pT^écipi- 
taient. Le père Massissa, en chaire, criait 
comme un commissaire-priseur : 

— Seigneur!... Sauvez-nous!... nous 
périssons!.. Jésus, fils de David!.. ^ ^i 
vous voulez, vous pouvez me guérir !... 

Et la foule reprenait ces phrases en 
chœur. 

III 

Pierre arriva, traînant Marie Guersaint 
dans son chariot. Il avait beaucoup de 
peine à fendre cette foule qui paraissait 
atteinte du delirium tremens, les paraly- 
tiques se mettant à faire le grand écart, 
les sourds prétendant qu'ils entendaient 
très bien la, corne du tramway d'Auteuil, 
les diabétiques crachant dans la bouche 
de leurs voisins pour leur prouver que 
leur salive n'était plus sucrée du tout. 

Pierre, ébahi par ce spectacle, revint à 
sa rengaine favorite et s'écria : « Mon 



- 105 - 

Dieu!... faites donc que ma raison s'anéan- 
tisse, que je ne veuille plus comprendre et 
que j'accepte l'irréel et l'impossible!... » 

(Sic.) 

Vœu qui ne pouvait émaner que d'une 
âme fortement trempée, le propre de ces 
âmes d'élite étant — comme on le sait — 
de supplier le Créateur de les rendre dif- 
formes et à l'état de loques, et de laisser 
aux âmes faiblardes et lâches l'immonde 
désir de devenir plus grandes et plus for- 
tes par ]a conquête de la vérité, de la vé- 
rité toujours, de la vérité quand même^ 
cette vérité dût-elle les meurtrir en les em- 
bellissant. 

Alors, au moment de la procession, sur 
le passage du saint sacrement se produi- 
sit tout à coup cet événemeai inoui que 
nos lecteurs attendaient depuis les 20,000 
lignes qui étaient indispensables à sa pré- 
paration. 

Les yeux de Marie Guersaint s'allumè- 
rent comme deux lampes électriques. Elle 
se leva comme un seul homme, en disant 
à Pierre : «Oh!... mon ami!... qu'est-ce 
que je sens là?...» Elle sentit un poids 
énorme qui lui remontait du ventre dans la 
gorge, de la gorge dans la bouche, et n'hé- 
sitant pas une seconde, quand elle sentit 



— lOB — 

ce poids énorme sur la langue, elle le cra- 
cha vigoureusement et s'écria folle de 
joie : Je suis guérie'. . 

En crachant sa boule, elle avait retrouvé 
son sexe. Ce nétait pas plus malin que ça. 

La fbiile, qtie ce spectacle avait enthou- 
siasmée, poussait des cris d'admiration 
en cherchant parlent à terre la boule en 
question, mais elle ne la trouvait pas; il 
paraît qu'elle is'était envolée en Fàir. Les 
curieux étaient très désappointés, car ils 
auraient voulu savoir comment pouvait 
bien être faite une boule qui, en restant 
dans le ventre d'une jolie personne, l'em- 
pêchait d'avoir un sexe et lui rendait ce 
sexe en s'envolant de son corps. 

Ce qui embêtait beaucoup surtout les 
jeunes filles qui se trouvaient là, c'était la 
pensée que la bdulë en s'envolant pouvait 
leur entrer dans la bouche, pénétrer dans 
leur gorge, puis dans leur estomac, puis 
dans leur ventre et les priver à leur tour 
de leur sexe; car, si l'on sait comment une 
boule de ce genre vous entre dans les intes- 
tins, on ne sait jamais quand elle s'en va; 
et c'est ennuyeux pour une jolie fille, pen- 
dant tout le temps qu'elle a une boulé 
dans le ventre, de n'être .. qu'un Auver- 
gnat. 



— 107 — 

Quant au père Fourcade, qui était juste- 
ment en chaire à ce moment, il exultait. 
Une pareille aubaine, ça valait au bas mot 
quatre cent mille francs de réclames dans 
les journaux. Aussi s'écria-t-il à pleins 
poumons: « Mes chers frères!... Dieu 
nous â visités!,.. Magnificat anima mea 
Domi7îuml... )i à moins que ça ne fût: 
c Enfonçât foutus tadmoulaml... » 

Mais le triomphateur fut le docteur 
Bonamy, lorsque l'on conduisit Marie 
au bureau des constatations pour faire 
estampiller le miracle. Il jubilait, tout en 
n'ayant pas l'air pourtant de s'emballer 
outre mesure, afin d'inspirer plus de con- 
fiance aux masses. 

Il fît rechercher le dossier de Marie 
Guersaint par le père Raboin. On constata 
que les rapports des deux médecins ae 
Pai^is avaient conclu à une maladie de la 
moelle, et l'on dressa un procès verbal at- 
testant la guérison foudroyante. 

Puis le docteur Bonamy, roublard, de- 
manda à Pierre de vouloir bien signer ce 
procôs-verbai, puisqu-il avait été témoin 
du miracle. 

Ce fut un coup horriblement dur pour ce 
pauvre prêtre, qui savait parfaitement 
que la Vierge des Vierges n'était pour 



~ 108 - 

rien dans la guérison de Marie, puisqu'un 
autre médecin de ses amis, le docteur 
Beauclair, lui avait annoncé cette guérison 
comme pouvant se produire très naturel- 
lement par une crise nerveuse, et lui en 
en avait d'avance décrit toutes les phases. 

Il était très indécis. Signer le procès-ver- 
bal du miracle, c'était s'associera une ros- 
serie; dire la vérité, c'était troubler la ma- 
lade dans sa foi. Après avoir consulté le 
pape, en dedans, il n'hésita plus. Il avait 
entendu la voix de Léon XIII lui dire : «Four- 
ce nir une occasion de rire aux rédacteurs 
« de \ Intransigeant... jamais de la viel... 
« Plutôt abolir le Concordat. » — Alors il 
signa. 

En sortant du bureau des constatations, 
Marie Guersaint voulut traîner elle-même 
par toute la ville le chariot dans lequel elle 
fut conduite pendant qu'elle ne pouvait 
pas marcher. Cela fit un effet immense sur 
la foule. Partout où elle passait, des gouail- 
leurs répétaient bien : « Tiens!. . la Vierge- 
Sandwich !.. » Mais Pierre, en la suivant, 
avpi^ Fair si serin que ça finissait par im- 
poser le respect. 



109 — 



IV 



Pierre, un peu honteux d'avoir fait une 
vraie saleté en donnant aux curés de Lour- 
des un témoifi^nage qu'il savait faux, n'en 
menait pas large; mais un autre ennui 
l'attendait. 

Tout d'un coup, Marie se tourna vers lui 
et lui dit : 

— Oh!... Pierre!... dites-moi que vous 
êtes guéri aussi!... 

Elle faisait allusion aux ferments libres- 
penseurs qu'elle savait de temps en temps 
hanter l'àme flasque de son ami, et comme 
elle avait demandé à la Vierge des Saintes 
de les débarrasser tous deux à la fois : 
elle de la boule qui obstruait son sexe, lui 
du doute qui le retenait encore un peu de 
devenir tout à fait crétin, elle tenait à sa- 
voir si la Vierge des Vierges l'avait 
exaucée et si Pierre était enfin devenu mûr 
pour se laisser monter le bateau de l'Im- 
maculée Conception. 

A cette question, Pierre fit légèrement la 
grimace. Le remords le tenaillait un peu. 
Un instant, il fut tenté d'obéir à sa cons- 
cience d'honnête homme, de retourner au 
bureau des constatations, d'exiger qu'on 



— 110 — 

lui rendît sa signature et de crier tout 
haut dans les rues que ce miracle n'était 
qu'un nouveau boniment de foire, que la 
guérison de Marie n'était qu'un fait scien- 
tifique prévu depuis longtemps, etc. 

Mais le morceau de gélatine qui servait 
de conscience depuis le commencement 
de cet ouvrage à ce jeune ecclésiastique 
aux convictions fiuentes n'était pas de 
force à supporter une pareille pression; 
il flancha dans les grands prix, répondit 
à Marie qu'elle pouvait être tranquille, et 
que, grâce à l'intervention de la Vierge des 
Vierges, il se sentait maintenant d'une an- 
douillerie à croire que le seul cacao PUR 
est celui dans lequel M. Van Houten ajoute 
2,82 pour cent de potasse supplémen- 
taire. 

Marie, rassurée par cette preuve qui ne 
pouvait plus lui laisser aucune inquiétude, 
fut heureuse, et Pierre sortit prendre l'air 
pour avoir l'occasion de rencontrer le 
docteur Chassaigne , qu'il rencontrait 
d'ailleurs régulièrement, on a pu le cons- 
tater, chaque fois que sa marche vers l'a- 
brutissement idéal se ralentissait un 
peu. 



111 



V 



A point nommé, il le trouva sur son che- 
min, ce docteur Ghassaigne, et celui-ci le 
mena visiter la petite chambre abandonnée 
de Bernadette et la tombe du curé Pey- 
ramale . 

Toutes les descriptions qui accompagnè- 
rent ces deux visites ne semblèrent pas à 
Pierre d'une gaieté folle; mais il en prit 
son parti, en constatant qu'elles avaient 
augmenté de vingt cinq ou trente pages le 
Guide Conty auquel il collaborait. 

(Fin de la quatrième journée) 
Lignes analysées : environ 21,800 



CINQUIEME JOURNEE 

I 

Pierre, après la fameuse journée du mi- 
racle, n'avait pas fermé l'œil de la nuit. La 
pensée que Marie avait retrouvé son sexe, 
jointe à celle que, lui, avait commue un jo- 
bard déposé le sien au bureau du Mont- 
de-Piété du Concordat en échange d'un 



— 112 — 

traitement de quinze cents francs par an 
payé pai* cette salope de R. F., lui turlu- 
pinait désobligeamment la colonne verté- 
brale. 

Pour comble de déveine, le matin, comme 
il se rendait au cabinet d'aisances de son 
étage, il se trouva nez à nez sur son carré 
avec la petite farceuse de Mme Volmar, 
qui sortait clandestinement de chez son 
voisin, où depuis trois jours, et trois nuits 
surtout, elle venait vainement supplier la 
Vierge des Vierges de faire que son mari 
ne soit pas cocu. 

Mme Volmar se voyant pincée, — et par 
un prêtre! — éprouva le besoin de se justi- 
fier, et força Pierre à rentrer avec elle dans 
sa chambre pour lui expliquer la chose. 

Mme Volmar était, nous Tavons dit, fort 
capiteuse, et Pierre fut tellement de cet 
avis, qu'elle n'eut pas la moindre peine à 
lui faire comprendre que tous les torts 
étaient du côté de son mari. Si bien qu'elle 
avait à peine lâché le classique : « Comme 
vous deve:^ me mépriser l. .. » que Pierre, 
émoustillé peut-être un peu plus que ne le 
le comportent les canons de l'Eglise, lui 
répondit : « Moi, mais pas du tout!... La 
« seule faute que vous ayez commise a été 
« de vous tromper de chambre et de ne 



- 113 — 

« pas être venue pécher dans la mienne 
« pendant trois jours pour aller vous con- 
« fesser à mon voisin dans la sienne le 
« quatrième. » 

Mme Volmar partit, heureuse d'être en 
règle avec l'Eglise ; mais elle n'en avait pas 
moins troublé ce pauvre Pierre à tel point 
que, lorsque Marie Guersaint, toute sau- 
tillante, entra à son tour chez lui pour lui 
demander d'aller se promener avec elle 
dans la ville et de la faire monter sur les 
chevaux de bois, elle s'aperçut qu'il avait 
un air tout chose en la regardant. Et, 
comme en perdant sa boule la veille elle 
avait retrouvé non seulement son sexe, 
mais encore la rosserie qui va générale- 
ment avec, elle regarda Pierre en dessous 
d'un air un peu canaille en se disant : « Si 
tu savais comme je te vois venir ! » 



II 

Le moment du départ approchait. Le 
père Guersaint, Marie et Pierre allèrent 
ensemble faire un dernier tour dans la 
ville et acheter quelques souvenirs à 29 
sous, pour les rapporter à leurs amis de 
Paris, — où ces bibelots avaient d'ailleurs 
été fabriqués. 



— 114 — 

Ils en firent, du reste, la remarque en 
les achetant avec une certaine ironie, 
comme le font — mais moins longuement, 
n'ayant pas besoin d'en faire des chapitres 
de 1,500 lignes — tous les gens qui achè- 
tent de ces fanfreluches dans les villes 
d'eaux. 

M. de Guersaint alla également se faire 
raser encore une fois chez le perruquier 
Cazaban, espérant que ce dernier, étant 
très bavard, lui fournirait des calembre- 
daines pour la valeur d'un bon feuilleton 
et demi. 

Cazaban n'était pas en train, il ne lui dit 
rien du tout; mais M. de Guersaint tra- 
duisit ce rien avec tant d'habileté, qu'il en 
fit un feuilleton et demi tout de même. 

Le train blanc était en gare à 2 heures 
et demie (très important ce détail). Il de- 
vait partir à 3 heures 40 (très important 
aussi). Dans un bon Guide Conty, un indi- 
cateur des chemins de fer n'est pas du 
luxe. 

Sur le quai, le père Massias, le père 
Berthaud et tout le personnel de Tusine à 
miracles étaient dans la joie et triom- 
phaient. Ah!... c'est que la saison avait 
été bonne et promettait une rude récla- 
me!... Une jeune personne de 23 ans qui 



— 115 — 

retrouve son sexe en crachant une 
boulel... ce n'était pas de la petite bière. 

Les voyageurs que le train blanc avait 
amenés trois jours avant se retrouvaient 
tous là pour le départ, moins les morts. 
Tous étaient joyeux, se croyant guéris ou 
en train de lêtre. 

Sœur Hyacinthe, elle aussi, avait sa 
bonne trogne réjouie de bonne bouchère 
de banlieue. 

La Grivotte, pas plus phtisique mainte- 
nant qu'une colonne de bec de gaz, gam- 
badait au milieu de tout le monde en se 
donnant de grands coups de poing dans 
a poitrine pour prouver qu'elle était une 
solide gaillarde. 

Elise Rouquet, dont le lupus continuait 
à sécher, faisait de l'œil aux vieux mes- 
sieurs, setrouvant très belle. 

Enfin, Mme Maze qui, l'on s'en souvient, 
était venue prier la Vierge des Vierges de 
rendre son commis-voyageur de mari moins 
libertin, était également dans une joie 
folle, ledit mari venant justement de lui 
téléphoner de Luchon qu'ayant trouvé 
dans cette ville toutes les maisons de 
prostitution regorgeant de clients, il al- 
lait aller la prendre à Lourdes pour lui 
faire passer un bon moment en chemin de 



- 116 - 

fer sous le tunnel des Batignolles delà lo- 
calité. 

Au moment où tous les voyageurs fai- 
saient leurs préparatifs d'installation, un 
incident se produisit sur le quai. Le Com- 
mandeur, ce vieux rabâcheur que nous 
avons vu à l'arrivée du train blanc et aux 
alentours de la grotte engueuler tous les 
malades et les tratier de niguedouilles, 
venait d'être pris d'une nouvelle attaque 
de paralysie et râlait, refusant absolu- 
ment les secours du prêtre qui était accouru 
auprès de lui et voulait lui faire boire 
un peu d'eau de la piscine. Fidèle à son 
système, il voulut mourir tranquille, affir- 
mant, en jurant comme un possédé, qu'il 
était tout â fait joj-eux de quitter une vie 
où il voyait tant d'imbéciles. Il expira, en 
effet, sans flancher un seul instant, lais- 
sant aux lecteurs de ce roman le souvenir 
du seul caractère tout d'une pièce qu'il 
contînt, — et c'était un idiot 1 

Pressés par l'insistance du chef de gare, 
tous les pèlerins s'installèrent dans leurs 
compartiments, se casant de leur mieux 
avec leurs paquets : petits pains, feuilles 
de lierre pour vésicatoires, saucissons, 
irrigateurs, fruits confits, charpie pour 
éponger les humeurs, fioles de vin, uri- 



— 117 — 

noirs de poche, etc., enfin tout ce maté- 
riel apéritif dont nous avons déjà donné 
le détail dans notre première journée, 
mais sur lequel nous croyons de notre de- 
voir de revenir pour ceux de nos lecteurs 
qui n'auraient pas assez vomi la première 
fois. 

Enfin on donna le signal du départ avec 
un retard d'un quart et demi de minute 
(très important). La bonne oie grasse de 
sœur Hyacinthe fit entonner le Magnificat, 
et l'on partit. 

IV 

Nous l'avons dit : tous les pèlerins 
étaient très gais. Ils parlaient tout haut 
en riant ; chacun racontait ses impres- 
sions des trois glorieuses journées, sa 
guérison, les miracles dont il avait été 
témoin. 

M. Sabathier, qui n'avait pas été plus 
guéri cette année que les sept années pré- 
cédentes où il était venu à Lourdes, mais 
qui se proposait de revenir Tannée sui- 
vante, dévida tout du long l'histoire d'un 
tuberculeux qu'il avait amené agonisant 
et qui était maintenant solide comme l'Arc 
de triomphe. Il lui avait même payé son 



— 118 - 

Voyage et donrié cinq francs de pour- 
boire. 

Pierre écoutait tout cela avec un certain 
dégoût. Il connaissait l'histoire de ce tu- 
berculeux, qui n'était autre qu'un de ces 
simulateurs — secte assez répandue à 
Lourdes — qui, tous les ans. se maquil- 
lent soit en poitrinaires, soit en paralyti- 
ques, soit.en goitreux, et viennent intéres- 
ser le public à leurs guérisons miraculeu- 
ses. Plusieurs fois cela avait causé des 
scandales, — Pierre ne l'ignorait pas, — 
scandales que le clergé de Lourdes étouf- 
fait aussitôt à l'aide de fonds secrets, — 
Pierre le savait très bien également. 

Comme dans les maisons de jeu où l'on 
triche, le filou est reconduit sans bruit à la 
porte avec un billet de cinq cents francs 
glissé dans la main, à Lourdes, les simu- 
lateurs sont traités avec tous les égards 
que se doivent entre eux les escrocs afin 
d'éviter d'affoler le bon public gobeur. 

Le devoir de Pierre, qui savait tout cela 
sur le bout du doigt, eût été de parler et 
de détruire cette erreur; mais il était trop... 
prêtre pour manger le morceau, et il laissa 
touslesassistantsà leur admiration comme 
il avait laissé la veille les Lourdards croire 
à la guérison miraculeuse de Marie Guer- 



— 119 — 

saint, qu'il savait être parfaitement natu- 
relle. Un beau type!... 

Au moment où le train passait devant 
Riscle, sœur Hyacinthe fît entonner un 
cantique embêtant. Puis à Mont- de-Mar- 
san un autre, puis à Morcenx un autre. 
Et comme cela tout le long du chemin à 
chaque gare. Et dans ie compartiment, ça 
continuait à puer ferme au fur et à mesure 
que les cervelas à l'ail se broyaient, mê- 
lant leurs relents canailles aux odeurs de 
sueurs aigres, de fromages de Roquefort, 
et aux émanations du plus coulant des 
cautères. 

Pendant ce temps, Marie Guersaint 
regardait toujours Pierre en dessous et 
lui trouvait un air tout drôle. De plus en 
plus, depuis qu'elle avait retrouvé son 
sexe, elle paraissait être fixée sur le 
compte du bonhomme, et son petit regard 
malin disait en toutes lettres : Ça m'éton- 
nerait rudement qu'il pensât en ce moment 
à la reconstruction de l'Opéra-Comique. 

En effet, ce n'était pas à ce chef-d'œu- 
vre d'architecture que rêvait Pierre. De 
temps en temps, il jetait un coup d'œil fur- 
tif sur Marie, qu'il trouvait de plus en plus 
en forme depuis qu'elle avait vomi sa 
boule, et dans le reflet de son œil faux 



— 120 — 

d'ecclésiastique vicieux qui lit son bré- 
viaire en pensant aux obscénités de Y Echo 
de Paris, on pouvait lii'e comme à livre 
ouvert cette rêverie que seuls peuvent se 
permettre en chemin de fer, sans scanda- 
liser leurs voisins, les hommes qui por- 
tent de longues et coniplaisœmples sou- 
tanes. 

A Marie, bien plus perspicace depuis 
qu'elle avait perdu la boule, aucun des 
jeux de physionomie de Pierre n'échap- 
pait; et elle-même paraissant un peu trou- 
blée, semblait se dire : 

— Sapristi... ma boule dans le ventre 
me gênait bien'!... Mais est-ce que ça va 
me gêner davantage de ne plus l'avoir ?... 

Les premiers instants du voyage s'écou- 
lèrent assez paisiblement, troublés seule- 
ment par la Grivotte qui s'était remise à 
cracher ses poumons en prétendant tou- 
jours qu'elle était guérie, et par la petite 
Sophie Couteau qui avait ramassé dans le 
wagon une clef que sœur Hyacinthe recon- 
nut pour avoir appartenu à l'homme qui 
étaU mort dans le wagon en venant. Elle 
fit la remarque à part elle que cela ne prou- 
vait pas que les compariiments fussent 
bien nettoyés par les employés de la Com- 
pagnie, puisque, dans le train arrivé trois 



— 121 - 

jours avant, on retrouvait au départ ce qui 
y avait été perdu en venant ; mais, pro- 
bablement pour éviter que cela fit des his- 
toires, au lieu de garder cette clef pour la 
remettre en arrivant au bureau des objets 
trouvés, elle la flanqua parla portière. 

Enfin, quand tous It^s voyageurs furent 
endormis, Pierre, qui ne quittait pas 
Marie des yeux, se mit à évoquer le passé 
— c'était son tic. — Il revit Marie avant le 
vomissement de sa boule. Il se revit se 
faisant prêtre sans entliousiasme, tout 
simplementpour avoir, lui aussi, une boule 
qui l'empêchât de penser aux autres de- 
moiselles qui n'en avaient pas. 

A ce moment, Marie se réveilla et lui 
prit la m.ain. Puis elle lui dit d'un air triste: 

— Pierre, j'ai tout deviné et je sais très 
bien à quoi vous pensez; mais il faut re- 
plier votre lorgnette. Apprenez que l'autre 
nuit, devant la grotte, vous savez... la nuit 
où je sentais des roses qui n'existaient 
pas... eh bien, j'ai promis à la Vierge des 
Vierges de lui faire don de ma virginité si 
elle me guérissait. Elle m'a guéri, et ja- 
mais, vous m'entendez bien, jamais je 
n'épouserai personne. {Sic.) 

Pierre, très déconfit, avait bonne envie 
de répondre à Marie : 



— 12-2 — 

— Quelle drôle d'idée pour une jeune 
fille d'aller à Lourdes prier la Vierge des 
Vierges de lui rendre son sexe, et de lui 
promettre, si elle le lui rend, de ne jamais 
s'en servir!... 

Mais il n'osa pas, et se mit à pleurer 
comme un veau. 

Avarie en fit autant. Puis tous deux s'en- 
dormirent appuyés l'un sur l'autre, leurs 
cheveux, leurs joues et leurs lèvres se 
mêlant. — Le plus purement du monde, 
bien entendu, et sous l'œil de la Vierge 
des Vierges qui se disait en souriant : 

— Sont-ils bêtes!... 



Le matin, à 5 heures, on arriva à Poi- 
tiers par un beau soleil levant. 

Sœur Hyacinthe fit reprendre la rengaine 
des Cinq mystères. 

Puis ensuite à Châtellerault, où sœur 
Hyacinthe fit faire la prière du matin. 

A Saint-Pierre- des-Corps, sœur Hyacin- 
the, s'apercevant que toutes ces prières 
variées commençaient à embêter son 
monde, tenta une diversion en demandant 
une petite lecture à haute voix par labbé 
Pierre. 

Pierre ne se fit pas prier; il tira de -sa 



— 1-33 — 

poche comme d'habitude sou petit volume: 
l'histoire de Bernadette; comme d'habi- 
tude, il l'ouvrit; et, comme d'habitude tou- 
jours, il se mit à raconter un tas de cho- 
ses qui n'ctaient pas du tout dedans et 
qui lui passaient par la tête. 

Cette fois, il était aidé dans son impro- 
visation par son état sensationnel; car, 
pensant tout le temps à Marie Guersaint, 
ce fut son portrait tout craché qu'il fit en 
faisant cslui de Bernadette. 

Sœur Hyacinthe, toute dinde qu'elle fût, 
s'aperçut bien de cette distraction, mais 
n'intervint pas, le portrait de Bernadette 
d'après Marie Guersaint ne lui paraissant 
pas trop invraisemblable, ces deux héroï- 
nes étant aussi grues lune que l'autre; 
mais ehe ne put se retenir de penser : 

— Tout de même, ça ne serait pas drôle 
si, au lieu d'être amoureux de Marie Guer- 
saint, il avait pincé un béguin pour Fran- 
cisque Sarcey et qu'il nous fît le portrait 
de celle-là en pensant tout le temps à 
celui-ci. 

Et Pierre continuait son improvisation 
canaille, la criblant le plus possible d'al- 
lusions à Marie Guersaint, représentani, 
Bernadette retirée au couvent de Saim- 
Gildard et supportant avec assez de peine, 



— 124 - 

quelquefois même avec une certaine hu- 
meur, la virginité que sa fonction de mira- 
culée lui avait imposée pour la galerie, et 
se demandant de temps en temps si elle 
n'aimerait pas mieux vivre à Tair libre et 
avoir une demi-douzaine d'enfants. 

Marie Guersaint, bien qu'elle ne fût 
qu'une peti'.e cruche, n'était pas sans com- 
prendre les allusions suggestives que se 
permettait son ami Pierre, et sentait fort 
bien qu'il lui montait sournoisement un 
énorme bateau pour l'inciter à ne pas 
laisser tomber en non-valeur la chose 
charmante pour laquelle Tévasion de sa 
boule lui avait rendu la possession ; mais 
elle résistait et se disait en baissant les 
yeux : 

— Impossible!... Moi, je ne demanderais 
pas mieux; mais que diraient les familles 
honnêtes qui ont donné trois francs cin- 
quante pour lire ce livre moral? Et que di- 
rait surtout l'Académie, qui peut enfin don- 
ner un siège à son auteur pour l'avoir écrit? 

Enfin, Pierre arriva à la fin de son im- 
provisation et expliqua à tout le wagon 
attendri qu'après la mort de Bernadette un 
nouveau miracle se produisit et émerveilla 
le couvent : le corps ne changea pas, on 
Tensevelit au troisième jour, tiède, les 



— 125 — 

lèvres roses, la peau très blanche, comme 
rajeuni et sentant bon (sic). 

Cela dit, Pierre ferma son livre, — qu'il 
aurait pu ne pas ouvrir, puisqu'il racon- 
tait toujours autre chose que ce qui était 
dedans, — et tomba dans une profonde 
rêverie. Gomme d'habitude, le fond de 
cette rêverie était cette éternelle question 
qu'il se posait : Croire ou ne pas croire!.... 
Cette fois, la rêverie se prolongea ; on arri« 
vait près des fortifications, il fallait bien em- 
ployer son temps jusqu'à la gare de Lyon. 

Après s'être dit et rabâché quatre cent 
douze fois : d'une part, que l'homme qui 
croit ce qu'il'ne comprend pas, n'est qu'une 
loque; d'autre part, que, pour l'homme 
qui souffre, croire à quelque chose qu'il 
ne comprend pas l'aide à ne pas devenir 
anarchiste; après s'être demandé quatre 
cent douze autre fois s'il continuerait à 
émarger au budget de cette gouine de R. F. 
pour enseigner aux gobeurs des choses 
qui le faisait suer, où s'il vivrait à ses 
croûtes en écrivant des articles hbres- 
penseurs et peu payés dans le Rappel, 
Pierre entendit tout à coup une voix qui 
lui fournissait le mot de la situation. Ce 
mot, c'était : Religion nouvelle}... [sic). Il 
tenait la solution !... Oui, la religion [an- 



— 126 — 

cienne avait cessé de plaire, était démo- 
dée; mais, rhomme ayant besoin de quel- 
que chose qui ne se mange pas pour 
calmer ses crampes d'estomac quand il 
n'a rien à manger, il fallait lui donner une 
« religion nouvelle ». 

Pierre résolut alors d'en composer une 
et de prendre un brevet pour la France et 
l'Etranger; seulement^ le train arrivant en 
gare à Paris juste à ce moment, il n'eut 
pas le temps de se dire : 

— Mais, andouille que tu es ! ... pourquoi 
chercher pour l'homme une religion en 
dehors de ce qu'il connaît et peut com- 
prendre, quand dans ce qu'il connaît et 
comprend il y a cent belles choses pour 
une qui peuvent lui constituer une religion 
très confortable? Qu'est-ce que c'est qu'une 
religion? Une belle et grande chose pour 
laquelle l'homme qui a pincé un béguin 
d'idéal serait heureux de souffrir et don- 
nerait en souriant sa vie. Eh bien, le sim- 
ple devoir, la simple justice, le simple 
honneur et pas mal d'autres machines 
dans ce genre-là!... est-ce que ce ne sont 
pas autant de choses qu un mortel ne 
pourrait pratiquer sévèrement qu'à la 
condition de risquer sa peau au moins 
trois cents fois par semaine! 



— 127 — 

Pour ne parler que de la justice, est-ce 
qu'un citoyen qui s'en serait fait une reli- 
gion, et voudrait à tout prix la défendre et 
la faire triompher partout en conspuant 
et en bravant ceux qui la violent sans 
cesse, pourrait espérer finir ses jour^î au- 
trement que sur l'échafaud ou dans une 
solide relégation? 

Allons donc !... Une religion nouvelle!... 
pourquoi faire? Dans toutes les religions 
fabriquées parleshommeSjles hommes, qui 
se chargent de les tripatouillera leur pro- 
fit, font ce que M. Van Houten fait pour 
son cacao PUR, ils y ajoutent 2.82 pour 
cent de potasse supplémentaire sous 
forme de prêtres intolérants et rapaces, de 
confesseurs lubriques, de mises en scène 
immondes, de tuniques d'Argenteuil, etc., 
etc.; et c'est justement de ces 2.82 pour 
cent de potasse supplémentaire que toutes 
les religions fabriquées par les hommes 
meurent à la longue et mourront jusqu'à 
la dernière. 

Pendant un temps plus ou moins long, 
les peuples peuvent croire que la religion 
qu'on leur vend est pure et qu'elle leur 
fait un velours sur Festomac, parce qu'ils 
le lisent sur tous les murs ; mais, un beau 
jour, ils s'aperçoivent que les 2.82 pour 



— 128 — 

cent de potasse supplémentaire leur pas- 
sent les intestins à Teau de cuivre, et ils 
prennent le parti de se faire leur cacao 
rien qu'avec... du cacao, et leur religion 
i^ien qu'avec leur conscience. 

Mais le coup de sifflet de l'entrée en gare 
et le brouhaha du débarquement n'ayant 
pas permis à Pierre de tenir ce raisonne- 
ment si simple, il rentra dans Paris bien 
décidé à piocher le plan d'une « religion 
nouvellle » basée naturellement sur les 
mêmes bêtises que les anciennes, cette 
ressemblance entre toutes les religions de 
confection étant la seule chose qui distin- 
gue les unes des autres. 

Fin de la cinquième journée 
Lignes analysées : environ 28,000 lignes 



RÉSUiMÉ 
{Pour les gens encore plus pressés) 

En somme, que voit-on dans ce livre? 

l*" Une jeune fille qui a perdu son sexe à 
treize ans par suite d'un accident de voi- 
ture, qui grille pendant dix années de le 
retrouver, et qui, pour le reconquérir, pro- 
met à Notre-Dame de Lourdes de ne jamais 
s'en servir si cette Vierge des Saintes veut 
bien le lui rendre ; 



— 199 — 

2° Un grand flanchard de jeune prêtre, 
amoureux de cette jolie personne sans 
sexe, et sans cesse ballotté entre un tout 
petit grain de bon sens qui lui dit qu'il n'y 
a pas de Dieu et une couardise invétérée 
qui lui fait désirer croire qu'il y en a un; 

3° La jeune personne guérie à Lourdes, 
comme elle aurait pu Fètre aussi bien dans 
un appartement au cinquième de la rue 
Joquelet, par une secousse nerveuse des 
plus banales, et prédite d'ailleurs par un 
médecin de Paris; 

4° Et enfin, le grand flanchard de prêtre, 
sachant parfaitement qu'il n'y a pas du 
tout de miracle dans cette guérison, puis- 
que c'est à lui que le médecin en question 
a prédit la chose, signant tout de même 
rattestation de ce miracle au bureau des 
constatations de Lourdes — (un beau et 
mâle type!...) — et se rendant ainsi abso- 
lument complice des 2,82 pour cent de po- 
tasse supplémentaire que les ratichons de 
là-bas -- et d'ailleurs — ajoutent, pour la 
rendre PURE, dans la religion qui est leur 
cacao. 

A part cela, pas un seul caractère vrai- 
ment tout d'une pièce, venant faire enten- 
dre la seconde cloche de la raison et de 
la vérité, en opposilion à celle de toutes 



— 130 — 

les niaiseries et les insanités gobées et 
débitées par tout un personnel d'infirmes 
et de crétins. 

Comme détails et hors-d'œuvre, beau- 
coup de renseignements assez précieux 
pour les touristes, comme par exemple les 
heures exactes de certains trains et les 
menus habituels des principal }s tables 
d'hôte de Lourdes. Il n'est pas, en effet, 
sans intérêt pour les gens qui se préparent 
à faire ce voyage, de savoir qu'à Thôtel 
des Apparitions on mange de la truite 
saumonée, tandis qu'au restaurant d'en 
face, c'est du ragoût de mouton. 

Seulement, l'opinion publique n'a guère 
pu dissimuler un certaia désappointe- 
ment de n'avoir trouvé dans ce superbe 
livre de 600 pages : 

Ni le nom des gares du parcours où le 
chef de gare mettait sa casquette en 
arrière — ni celui des stations où cet em- 
ployé la portait un peu sur le côté, — ni 
l'âge et la couleur de la barbe du conduc- 
teur du train, — ni l'indication des sta- 
tions de la ligne qui sont éclairées au gaz 
ou au pétrole, — ni si les carreaux des 
Dortlères du train blanc sont ea verre dou- 
ble ou simple, — ni si le préposé à la ré- 
cept on des billets à larrivée porte un ban- 



— 131 - 

dage herniaire, — ni combien exactement 
de bouts de papier... teintés, souievés par 
le vent — (après fortune faite), se sont at- 
tachés tout le lona^ du parcours de Paris à 
J.ourdes, sur les fils télégraphiques de la 
ligne. 

Toutes choses qui eussent été, on ne 
peut le nier, d'un puissant intérêt. 

Mais, enfin,, telle qu'elle est, l'œuvre que 
nous avons eu l'honneur d'analyser se re- 
commande assez puissamment, d'abord 
par la niaiserie, le vide de l'action et la 
mollesse des caractères, ensuite par une 
absence absolue de poisson et un inondant 
déluge de sauce claire, pour qu'il ne nous 
semble pas possible maintenant que l'Aca- 
démie se montre plus longtemps bégueule. 

En écrivant V Assommoir, M. Emile Zola, 
voulant s'élever au niveau de l'Académie, 
s'était trompé dans son élan et avait sauté 
beaucoup, beaucoup trop haut au-dessus 
de celle-ci, pour qu'elle pût seulement 
l'apercevoir, même au télescope. 

En écrivant Lourdes, il vient de repren- 
dre le vrai niveau Justice doit être et sera 
faite. —Amen!... 



FIN 



Imprimerie Alcan-Lévy, 24, rue Cliauchat.